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Avons-nous l’obligation morale de lutter contre le changement climatique ?

À partir d’une introduction à la notion de responsabilité et au débat Anthropocène/Capitalocène, puis, à l’aide de l’article Do we have the duty to become climate activists ? du philosophe Francisco Garcia Gibson, nous questionnerons l’existence (ou non) d’un devoir moral à une prise de responsabilité et à l’action climatique qu’il s’agira aussi de définir. 

Avons-nous l’obligation de lutter contre le changement climatique ? Quelle question ! Je vais sûrement vous décevoir puisque je ne donnerai pas de réponse à ce problème. Vous êtes prévenu.es, donc, pas de déçu.es. Cette question, on a beau la répéter mille fois, on bloque. On bloque déjà sur le nous qui sous-entend un tu. Est-ce que moi, toi, elle ou il près de moi avons cette obligation ? Est-ce que l’individu en possède une ? Comment affirmer cela ? Affirmer que nous détenons cette obligation n’est-ce pas oublier le caractère collectif d’un problème auquel on fait face ? 

Avant même de se demander s’il existe une obligation telle, il me semble fondamental d’introduire la notion de responsabilité. Plus encore, n’est-ce pas nier les principaux “responsables” des changements climatiques ? La question de la responsabilité est, elle aussi, très vaste et complexe. La notion de responsabilité est complètement remuée par ces questions contemporaines. 

Anthropocene, capitalocène ? 

Un peu d’étymologie pour comprendre : -anthropo, d’anthrôpos, l’être-humain en grec ancien et -cène, kainos signifiant nouveau, récent. Les sciences géologiques et géochronologiques ont permis de subdiviser l’histoire de la planète en époques géologiques. Depuis la fin du XXe siècle, certain.es chercheur.es (1) affirment que nous sommes entré.es dans une nouvelle ère géologique dans laquelle l’humain serait une force géologique et donc capable de provoquer des changements environnementaux, en particulier, le réchauffement climatique. Cette dernière affirmation peut aller de soi (or climatosceptique). Ainsi, l’espèce humaine étant causalement responsable des changements environnementaux globaux, la notion de responsabilité est engagée. 

Laissons-nous à nouveau nous guider par l’étymologie : responsabilité tire son origine dans le mot latin respondere qui signifie se porter garant, assumer, répondre de ses actes. Être responsable implique donc un pouvoir d’agir et de réponse à quelque chose, ici, des changements climatiques. Peut-on, sans gêne, affirmer que tous les êtres-humains sont responsables et doivent agir en fonction de cela ? Les partisan.es de la notion capitalocène pointeraient l’anthropocentrisme. C’est le suédois Andreas Malm, maître de conférences en géographie humaine qui est à l’origine de la notion. Capitalocène est un néologisme directement tiré d’une analyse matérialiste et donc marxiste, et insiste non sur une responsabilité indifférenciée de l’espèce humaine mais la responsabilité d’un système économique particulier, celui du Capital. Vous le voyez, la question de la responsabilité est complexe et encore insuffisamment élaborée malgré l’urgence. Si certain.es sont responsables, si réponse possible, quelle est-elle ? L’activisme ? 

L’activisme climatique, un devoir ? 

Après avoir passé en revue les différents arguments questionnant la responsabilité des individus, Francisco Garcia Gibson, professeur de philosophie à la London School of Economics tente de tracer les lignes d’une éthique de l’activisme climatique. Dans un premier temps, il introduit la notion de “demandingness” que l’on peut traduire par exigence. Jusqu’où pourrait aller cette responsabilité et ce devoir d’agir ? Il soulève trois conditions : ne pas souffrir (la définition de la souffrance est subjective, ici, il mobilise l’inconfort du gaz poivré utilisé sur la police sur des activistes), ne pas être blâmé pour faire moins que les autres, ne pas avoir à dévouer sa vie pour l’activisme climatique. Les limites sont floues, qu’est-ce que souffrir, qu’est-ce qu’un bon activisme, existe-t-il ? Le plus important semble être d’avoir la liberté de choisir les coûts que l’on peut supporter (spray poivré, arrestation, etc.) et donc de ne pas être contraint à militer. 

Une autre notion entre en scène : les “role duties” qu’on pourrait (mal) traduire par les devoirs en fonction des rôles. L’idée est simple, puisque nous avons tous.tes différents rôles sociaux alors particulières sont nos obligations. Le rôle social est, selon Gibson, largement défini par nos rôles professionnels. Ils impliquent un savoir, une influence et des privilèges spécifiques. Il insiste sur l’importance des professionnels de santé, des ingénieur.euses et, plus généralement, des chercheur.euses. J’aurais rajouté les poètes, les écrivain.es, celleux qui finalement créent du sens (2). Selon Gibson, les universitaires ont une grande responsabilité notamment à travers l’enseignement, ils devraient intégrer les problématiques soulevées par le changement climatique dans leurs cours. Lors de ma lecture, j’ai été un peu gênée par cette affirmation. Gibson a tout de suite soulagé la tension en écrivant que les professionnels (les sachants) sont sur-représentés par rapport aux autres (les profanes). Et, peut-être que la concentration de la “solution” au changement climatique par le savoir scientifique et technologique (le technosolutionnisme) n’est pas une orientation saine. La crise climatique va bien au-delà d’espérances techniques, elle demande une refonte totale de nos manières de nous penser, occidentaux et de penser ce que l’on considère comme “l’autre”. 

  1. C’est, en particulier, le météorologue néérlandais Paul Crutzen qui est à l’origine, en 1995, de ce néologisme. 
  2. Ici voir la critique du technosolutionnisme qui avance la technologie comme solution aux changements environnementaux et l’affirmation d’une volonté de retravailler nos imaginaires destructeurs et refonder nos valeurs. 

Bibliographie : 

CNRTL. (2012). Responsabilité. Dans Dictionnaire. https://www.cnrtl.fr/etymologie/responsabilit%C3%A9

Garicia Gibson, F. (2022). The ethics of climate activism. WIREs Climate Change.

Haraway, D. (2016). Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène Faire des parents. Traduit de l’anglais par Frédéric Neyrat Dans Multitudes (n° 65)

Larousse. (2020). Anthropocène. Dans ​Dictionnaire. https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/anthropoc%C3%A8ne/10911042

Morgane Gourmelon
Morgane Gourmelon

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Morgane Gourmelon (21 février 2025). Avons-nous l’obligation morale de lutter contre le changement climatique ? Contrepoints. Consulté le 10 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13cpi


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