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Ordinateur, dis-moi qui est la plus belle ?

 

Ordinateur qui es-tu ? (que fais tu, que veux tu ?)

Au temps des grandes récoltes de données, on constate une certaine fièvre du tout calculable. Tout décrire, tout calculer pour tout comprendre et tout anticiper c’est le programme demandé à nos super-ordinateurs. Or saisissons-nous suffisamment ce que sont nos machines? Entre Big data, algorithmie et intelligence artificielle, nos imaginaires s’emballent et nous en venons à demander trop à nos outils numériques. Tâchons alors de les décoder pour en prendre au mieux leurs mesures.

Mes propos s’appuient d’un article riche et complexede Jean Lassègue et Giuseppe Longo. Ils recontent ses écrits à l’encontre des dévoiements et déformation de à la fois la vision de Turing et décrire ce que fait et est un ordinateur.

Pour cette entreprise je vous ramène au milieu du 20e siècle à l’époque de mon très cher Alan Turing (celui) souvent décrit comme le papa de nos ordinateurs1. A l’inverse du cliché de l’inventeur dépassé par les implications de son invention2, Alan Turing explique dans son style caractéristique d’écolier qui est sa machine, ce qu’elle fait et ce qu’elle dit. Surtout on comprend avec lui comment les comportements de la Nature doivent être distingués des mécanismes des ordinateurs, car c’est le point clef de nos confusions contemporaines :

  • ADN n’est pas le programme informatique de la Nature
  • un ordinateur est nécessairement prédictible là ou la Nature est heureusement imprédictible
  • le monde naturel est celui du continu (inséquençable) quand celui du binaire est discret (KEZACO ?) 2 paradigmes différents

En explicitant ces trois points nous prendrons en mesure le caractère de l’ordinateur et en particulier son opposition stricte au monde naturel. Peut-être l’auriez-vous deviner nous nous engageons contre la thèse Matrix, d’un monde-simulation produit par la puissance numérique. Ici la nature est nature et ne peut être codée ou programmée, elle est matière organique et jamais numérique. Voilà pourquoi les deux ne sont pas à confondre. Enfin Comprendre l’ordinateur permet en négatif de comprendre la nature.

Les ordinateurs: des belles calculatrices ?

Oui. De belles et grosse calculatrices.

Bon ma réponse est un peu pour taquiner, mais si on imagine nos ordinatrices3 comme de belles et grosses calculatrices, tout de suite on se prémunit de toute tentation à leur conférer l’omniscience et la réfléxion. Il faut l’envisager sous les termes de Turing : «machine à calculer logique»4. On saisit l’importance d’un tel outil en tant qu’il puisse calculer ce que nous humain ne pourront pas, cependant cet outil calcule logiquement mais n’est pas apte à faire plus.

Gros calcul et Big Data pour tout prévoir

Par la puissance du calcul on s’imagine vite pouvoir encoder toutes les lois physiques et leur représentation mathématiques avec l’ensemble des variables de notre univers afin de pouvoir prédire l’avenir à coup de titanesque machinations. Or, on s’y méprend. Le monde naturel nous dit Turing est non-laplacien tandis que le territoire numérique est laplacien. Mais qu’est-ce donc cela veut pouvoir bien dire ?

« This is reminiscent of Laplace’s view that from the complete state of the universe at one moment of time, as described by the positions and velocities of all particles, it should be possible to predict all future states. » (Turing, 1950)

Un système où d’un ensemble complet de condition de données on peut déterminer tous ses états futurs n. C’est un système dit prédictible. Turing élabora «sa machine à calculer logique» par ce principe. Cependant il distingue de suite la nature système non-Laplacien, chaotique et imprévisible des machines elles linéaire, laplacienne et prédictible. La mécanique sans incident, ni bug, est prédictible

La confusion superpose mondes numériques fait de zéros et de uns avec monde physique fait d’atomes d’interactions et réactions chimico-électrique. Turing explique à l’échelle de notre cerveau ou de l’univers, un petit décalage d’un signal nerveux résulterait en sortie à un grand décalage.

« The nervous system is certainly not a discrete-state machine. A small error in the information about the size of a nervous impulse impinging on a neuron, may make a large difference to the size of the outgoing impulse. » (Turing, 1950, p. 451).

~ Le critière de prédictibilité est discriminant la nature n’est pas informatique, l’informatique n’est pas organique.

«A discrete state-machine»

A notre première distinction autour du caractère prédictible entre nature et machine numérique s’ajoute ensuite la seconde: l’ordinateur opère dans un monde discret, la nature elle dans un monde continu.Si la différence entre discret et continu est inconnue à votre esprit, je vous propose un détour de deux minutes par cette vidéo très didactique de Marcello Vitalli-Rosati.

On en retiendra:

“il est impossible de décrire le continu avec le discret”

En effet on ne ‘décrit’ pas un signal continu avec un signal numérique discret, ce que l’on réalise par contre est une mesure d’approximation. Bien qu’une approximation atteint souvent une grande précision, sa mesure portera toujours une marge d’indétermination à ne jamais oublier. Il n’y a pas de mesure qui soit exacte au sens pure, c’est-à-dire parfaitement correspondante au réel.

Ainsi même si avec l’ordinateur on parvient à modéliser la nature par des approximations précise, on ne pourra jamais représenter exactement le phénomène; ce dernier appartenant au monde continue tandis que nos machine au monde discret. C’est une traduction qui comporte toujours une perte et, ou, une modification d’information.

De l’électron au papillon, un jeu d’effets

Dans ces marges existent ce que nomme Turing par l’effet électron, expression qui anticipe de dix ans celle plus célèbre de ‘l’effet papillon’:

«The displacement of a single electron by a billionth of a centimetre at one moment could make the difference between a man being killed by an avalanche a year later or escaping.»

Lassègue et Longo explique : “En d’autres termes, une perturbation, une fluctuation en-dessous du seuil de la meilleure mesure possible, pour un appareil de mesure donné à l’échelle appropriée, peut se trouver amplifiée à travers le temps jusqu’à devenir un phénomène à la fois observable et imprédictible “

Turing ici nous enseigne que la nature échappera toujours à nos tentatives computationnelles de prévision car dans les marges se cachent des créatures insoupçonnables.

L’ADN le software de la nature

Il reste une troisième confusion à démêler. La Nature serait une grande simulation et l’ADN en serait son logiciel.

Il est à noter que la découverte de l’ADN5 date de 1953, et Turing se suicide en 1954 suite à la castration chimique après sa condamnation pour homosexualité. Ainsi à l’instant où il écrit on en sait très peu sur l’ensemble des mécanismes régissant l’ADN.

Pourtant on lui doit cette idée qui a depuis pu être soutenue l’ADN n’est pas le programme ou le logiciel de la nature. Alan turing porte la conviction qu’il n’existe pas de programme de la nature. En écho à tout ce je raconte depuis toute à l’heure, là encore la symmétrie entre adn et programme informatique ne peut se faire. Un programme a besoin d’être stable et systématique et de toujours donner le même résultat avec une entrée x; alors que l’ADN a une expression variable où une même séquence protéinique s’exprime différement. Il est donc faux de percevoir l’ADN comme le code ou le programme du vivant. La métaphore reste compréhensible mais est dangereuse.

Pour Turing au contraire, les gènes sont au mieux des producteurs d’enzymes qui sont impliqués dans les réactions qui l’intéressent et c’est la vitesse de cette production qui contribue au processus global, interactif, basé sur la physique du continu qui n’est pas « computationnelle », encore moins « programmée ». Lassègue & Longo

le danger du littéral

ces « big data » qui sont censées rendre la perspective scientifique elle-même obsolète, comme si la « réalité » allait enfin parler toute seule.

Avec la relecture de Turing par Lassègue et Longo on parvient à saisir les danger du littéral. Croire que notre technique du numérique reprend les codes du naturel. Le danger est de les superposer, car c’est là le point de départ à ce qui s’apparente être l’ultime hubris technologique: la modélisation totale et globale du monde pour qu’enfin le réel s’exprime de lui-même. Sans qu’on se souvienne que l’on mesure, traduit le réel et que cette interface numérique porte en-elle une illusion d’exactitude alléchante, voir hypnotisante.

—note

 


  1. Nommer un point d’origine pour une invention est toujours une forme de trahison envers toutes les personnes qui ont travaillé à l’élaboration d’un objet. Pour l’ordinateur je vous conseille fortement d’aller voir l’Histoire passionante d’Ada Lovelace, qui lors de la première partie du 19e siècle décrit pour la première fois ce que serait et pourrait faire un ordinateur. (https://en.wikipedia.org/wiki/Ada_Lovelace

  2. Évidemment c’est un clin d’oeil au monument qu’est l’oeuvre de Mary Shelley Frankenstein, ou le Prométhée Moderne, où la création de l’Homme devient monstre abominable, incarnation de l’Hubris humaine qui tente à l’instar d’un Dieu de reproduire l’étincelle de vie. Un parallèle se dessine désormais avec notre sujet en tant que l’intelligence dite artificielle que l’on prête désormais à nos machines c’est-à-dire la capacité à penser rejoint tout à fait cette idée de don de vie à la création humaine.  

  3. Le saviez-vous ? Nos ordinateurs auraient du être nommés ordinatrices lien 

  4. Turing, A. (1936). On Computable Numbers, with an Application to the Entscheidungsproblem. Proc. London Maths. Soc. (Series 2), 42, 230-265. Traduction française de Turing A. & Girard J.-Y. (1999). La machine de Turing, in Ph. Blanchard (éd.), Paris, Le Seuil  

  5.  

 

 

Victor Hoffner Haegel
Victor Hoffner Haegel

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Victor Hoffner Haegel (2 juin 2025). Ordinateur, dis-moi qui est la plus belle ? Contrepoints. Consulté le 10 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/141ei


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