Croiser médecine et sexualité : un travail d’historien ?
Si l’étude des sexualités a longtemps été délaissée voire ignorée par les historiens, elle est aujourd’hui un domaine de recherche bien établi en France. Dans leur article, Sylvie Chaperon et Nahema Hanafi offrent notamment un éclairage historiographique sur ce champ d’étude en s’intéressant au lien étroit qui se tisse entre médecine et sexualité. Alors, plongeons sans détour dans une autopsie à cœur ouvert de cette histoire très singulière…
En tant que champ d’étude, l’histoire de la sexualité trouve son origine à l’aube des années 1970 dans une France qui est marquée par un contexte social et politique de “révolution sexuelle”. Les revendications portées par les mouvements féministes, homosexuels ou encore de ceux en faveur de la contraception et de l’avortement invitent une nouvelle génération d’historiens à s’intéresser à la sexualité, comme un comportement humain qui est lui aussi tributaire d’une histoire qu’il est nécessaire de ne pas invisibiliser. A travers cette synthèse claire des interactions qui se nouent entre histoire de la sexualité et histoire de la médecine, il faut être conscient des limites et des défis qui se posent pour les travaux des historiens francophones.
Une histoire toujours trop hétéro ?
Bien que l’étude de la sexualité par les historiens français ait permis d’ouvrir la voie à une exploration plus en profondeur des comportements sexuels, elle reste une histoire faite au masculin centrée sur l’hétérosexualité. Alors que les mouvements revendiquant l’égalité des droits faisaient résonner leur voix dans la rue, la recherche autour des pratiques homosexuelles ne trouve pas sa place au sein des amphithéâtres. Boudée par les historiens, l’homosexualité est encore un sujet marginalisé par l’historiographie française.
Malgré la modernité des sujets portant sur la sexualité qui entre en contact avec l’intérêt du grand public et des médias, ces travaux se heurtent rapidement à une frange plus conservatrice d’historiens. William Monter, qui étudie la sodomie à l’époque moderne, témoigne en rappelant ô combien ce thème est “encore l’objet d’un certain tabou universitaire, parmi les historiens du moins”. Au même moment, c’est tout l’inverse qui se joue de l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis où l’histoire de l’homosexualité devient rapidement un sujet prisé par les historiens. En cause, une frontière beaucoup plus poreuse entre le savoir savant des universitaires et l’activisme.
En France, quelques pionniers comme Pierre Darmon ou encore Georges Lantéri-Laura ont tenté de dépoussiérer tant bien que mal cette histoire, mais sans grand succès. En effet, l’étude des pratiques homosexuelles ne dispose pas vraisemblablement d’ancrage académique et c’est avant tout dans les revues militantes qu’on la retrouve, loin des bancs de la fac. Il faut attendre la fin des années 1970 et le début des années 1980 pour que les premières thèses sur ces sujets soient soutenues. Néanmoins, elles ne permettent pas aux chercheurs d’accéder à une certaine forme de reconnaissance académique.
On constate donc un vrai décalage entre l’historiographie française et l’historiographie anglo-saxonne. Si depuis l’histoire des femmes et du genre a tendu à combler ce vide, il est nécessaire de comprendre que l’étude des sexualités reste un chantier en construction pour les historiens de demain qui devront encore plus décentrer leurs focales de l’hétérosexualité afin de faire sortir un peu plus l’Histoire de son placard…
Une relation intime entre sexualité et archives médicales
Penser la sexualité d’une autre manière, c’est le projet proposé par l’histoire de la médecine qui connaît un tournant à partir des années 1980. Si auparavant, cette histoire était celle d’une étude figée des grands événements et des grandes figures emblématiques, elle s’est peu à peu affranchie de cette vision pour laisser place à une histoire plus sociale et culturelle.
Au départ, les historiens utilisaient des sources démographiques comme les registres paroissiaux pour travailler sur les questions de la sexualité. Néanmoins, l’exhumation de sources médicales jusqu’alors négligées a rapidement conduit à une nouvelle approche. Elles permettent notamment d’interroger la sexualité à la lumière des discours des médecins et des pratiques médicales. Mais, elles sont aussi le révélateur des pratiques sexuelles ayant lieu dans une société donnée. Ces sources sont d’une grande diversité puisqu’il peut s’agir de thèses, de manuels d’enseignements, de traités savants, de correspondances ou encore de rapports d’expertise… Ainsi, comme le souligne l’historienne Yvonne Knibiehler, ces archives sont “un gisement de sources d’une richesse époustouflante”.
Cependant, malgré l’importance de ces sources, elles restent essentiellement produites par des hommes pour des hommes créant une forme d’asymétrie qui occulte le point de vue des femmes et des malades sur la médicalisation de la sexualité. En réponse à ce problème, s’est développé Outre-Manche, une histoire de la médecine « from bellow » (c’est-à-dire par le bas) en particulier grâce aux travaux de Roy Porter. Elle se diffuse en France au milieu des années 1990 avec l’objectif de privilégier l’étude des sources issues du for privé comme des écrits biographiques ou encore des correspondances personnelles, en opposition à l’abondance celles produites par les professionnels.
Ainsi, la mobilisation de ces sources est un moyen pour les historiens de mieux retracer le progrès des connaissances médicales tout en s’intéressant aussi à l’expérience sexuelle vécue individuellement. Dès lors, la sexualité et la médecine semblent aller de pair et sont indissociables l’une de l’autre pour le travail de l’historien. Par conséquent, l’histoire de la sexualité ne peut donc pleinement s’écrire sans l’utilisation des sources médicales.
En conclusion, l’article de Sylvie Chaperon et Nahema Hanafi souligne l’importance de l’histoire de la médecine pour penser la sexualité, tout en insistant sur la nécessaire diversification des perspectives. Bien qu’elle ait gagné en légitimité auprès de la communauté historienne, l’histoire des sexualités reste un chantier en constante évolution qui nécessite de prendre plus au sérieux ceux qu’on a bien trop souvent mis sous le tapis, alors qu’il s’agit sûrement de ceux qui avaient le plus à raconter…
Bibliographie
Sylvie Chaperon et Nahema Hanafi, « Médecine et sexualité, aperçus sur une rencontre historiographique (Recherches francophones, époques moderne et contemporaine) », Clio. Femmes, Genre, Histoire [En ligne], 37 | 2013, mis en ligne le 01 juillet 2015, consulté le 10 mars 2025. URL : http://clio.revues.org/11030 ; DOI : 10.4000/clio.11030.
Sylvie Steinberg (dir.), Une histoire des sexualités, Paris, Presses Universitaires de France, 2018 (Hors Collection).
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Axel Rinn (31 mars 2025). Croiser médecine et sexualité : un travail d’historien ? Contrepoints. Consulté le 10 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13lk3

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