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Ecologie et lutte des classes : un lien nécessaire ?

Trier, favoriser le réutilisable, acheter local… Vous vous dites certainement qu’il s’agit là des gestes « classiques » de l’écologie. Cependant, ils reflètent une individualisation du problème qui semble l’écarter de l’arène politique et entraînent des rivalités, en particulier à l’encontre des classes populaires. Dans leur conférence, Jean-Baptiste Comby et Anthony Pouliquen nous invitent à repenser la question de la lutte écologique. D’après eux, pas de doute possible : « l’écologie sans lutte des classes, c’est du gaspillage » !

En 2009, un groupe international de chercheur à mis en avant le concept de 9 limites planétaires à ne pas dépasser pour maintenir la Terre habitable. En 2015, déjà 5 d’entre elles ont été dépassées.

Nous avons tous déjà été confrontés à ce type d’informations alarmantes, moi la première. En parallèle de ma vie lycéenne je pouvais observer, à proximité ou au loin, l’essor de manifestations écologiques. J’ai donc été fortement influencée par cet environnement et j’ai développé, ce qu’on pourrait appeler, une « conscience écologique ». Il fallait urgemment agir pour sauver la planète et ces actions devaient commencer par moi. Si chacun faisait attention à ses gestes du quotidien et à sa consommation, nous pourrions changer la société et limiter les dégâts environnementaux, n’est-ce pas ?

Un problème individuel ?

En réalité, la mise en place de ce type de conscience cache, selon les deux intervenants de notre conférence, le vrai coupable du réchauffement climatique : le capitalisme. Jean-Baptiste Comby définit alors notre coupable comme « un rapport de domination économique dont le mobile est l’exploitation à mort des travailleurs et de la nature dans le but d’accumuler des profits de manière illimitée ». Ainsi, dans le monde, uniquement 100 entreprises seraient responsables de 71% des émissions de gaz à effet de serre.

Malgré cette information, dans ma manière de m’exprimer en début d’article, je nous accuse, vous et moi, d’être les causes, et donc les solutions du changement climatique. Cette manière de penser, Jean-Baptiste Comby et Anthony Pouliquen l’associent à une « morale écocitoyenne ». Selon eux, une morale écocitoyenne est formée lorsqu’il existe des politiques incitatives (ayant pour objectif d’orienter les comportements des individus dans un certain sens, ici faire attention aux gestes du quotidien) et que l’on présente les conséquences plutôt que les origines du problème environnemental. Un des aspects de cette morale est d’individualiser et d’accuser les individus face au changement climatique en les rendant coupables. Cette manière de faire, permet aussi d’ôter l’aspect politique du problème, c’est-à-dire qu’au lieu de traiter le problème dans la sphère politique, celui-ci doit être réglé dans la sphère privée.

La mise en place de la morale écocitoyenne serait donc un moyen de détourner l’attention du capitalisme, origine véritable du problème, afin de laisser l’occasion aux grandes entreprises de continuer sur leur voie de la recherche de profit. Pour appuyer ce propos, les intervenants proposent l’exemple d’un spot publicitaire de la marque Coca-cola datant de 1971. Dans ce spot, le consommateur est directement accusé d’être la cause de la pollution par les bouteilles en plastique en extérieur, à la suite du changement par l’entreprise, du verre par du plastique pour des raisons financières et pratiques. Ainsi, le passage au plastique n’est pas le problème mais c’est plutôt l’usage que le consommateur en fait par la suite qui poserait un problème.

Notre coupable est donc bien un pro du camouflage et comme dirait Baudelaire « la plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas ».

Avec l’ordre actuel de notre société, agir seulement du point de vue des individus n’est donc pas suffisant. Si les entreprises sont des grandes sources de pollution, ce n’est pas seulement en pointant les individus du doigts que les dangers actuels se régleront.

Les conséquences de ce camouflage

Ce camouflage réussi du capitalisme entraîne également comme conséquences des rivalités entre les individus. La morale écocitoyenne nous invite à agir de notre côté, mais également à pointer du doigt ceux qui « n’agissent pas » ou « pas correctement ». Ainsi, vous en voudrez par exemple à votre voisin et sa piscine car il consomme beaucoup d’eau, à un membre de votre famille qui achète une nouvelle voiture ou à une personne qui continue d’acheter des biens dans des emballages plastiques.
Cette colère face à son voisin s’applique tout particulièrement aux classes populaires qui n’en auraient rien à faire, qui ne réfléchiraient pas à leurs actions et ne compenseraient rien par la suite. En effet, comme le souligne Anthony Pouliquen, il est « plus simple » d’en vouloir aux classes où l’on peut observer, par exemple, des « Gilets Jaune » s’opposant à la taxe carbone ou encore se dépêchant pour profiter des dernières promotions de la pâte à tartiner Nutella, connu pour son rôle dans la déforestation. Pourtant, il est rappelé lors de cette conférence que les classes populaires sont celles qui émettent le moins de gaz à effet de serre mais elles restent des grandes victimes des conflits créés par l’invisibilisation du capitalisme.

En proposant un positionnement dans la société de six catégories et basé sur le schéma de la division sociale de Pierre Bourdieu, nos intervenants proposent de « classer » les individus les uns par rapport aux autres pour faire ressortir des classes sociales.

Schéma réalisé à partir de la conférence

Grâce à cette représentation, nous pouvons étudier chaque classe et leur rapport à l’écologie actuelle. Les bourgeoisies économiques et culturelles, malgré certaines différences dans leur mode de vie, s’accorderaient sur l’aspect de l’écologisation de leur consommation, par le biais notamment de compensation. Les petites classes bourgeoises font face à plus de différences. Du côté culturel, l’écologie est un enjeu d’élévation sociale, mais du côté économique, elle serait plutôt rejetée car elle malmène leur statut. De tout ça, nos intervenants concluent une chose : on remarque dans l’écologie actuelle, une alliance des classes bourgeoises. Vu comme source d’élévation sociale pour les stabilisés, d’importance secondaire pour les économiques et source de conflits chez les précarisés, on observe à l’inverse, dans le cas des classes populaires, une forte désunion.

C’est ici que se trouverait toute l’impasse écologique actuelle. En définissant les classes populaires et en unissant, à l’inverse, les classes bourgeoises, l’ordre social actuel permet au capitalisme de prospérer et à la question écologique de stagner.

Ce que nos intervenants nous invitent à faire ici et de repenser à cette question écologique en la liant à la lutte des classes, c’est-à-dire en pensant la destitution de l’ordre social établi pour en instituer un nouveau, qui serait plus égalitaire et qui permettrait potentiellement une meilleure action écologique.

Bibliographie :

Pouliquen, A., & Comby, J.-B. (Réalisateurs). (2024, avril 12). Conférence gesticulée : L’écologie sans lutte des classes, c’est du gaspillage [Enregistrement vidéo]. https://www.youtube.com/watch?v=cpAY24KcGqw


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Manon Wasser (24 mars 2025). Ecologie et lutte des classes : un lien nécessaire ? Contrepoints. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13k67


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