Le pouvoir des mots pour entrer dans l’univers de Dune
Construire un univers entier, en voilà une tâche colossale ! Heureusement, la magie du langage nous permet d’utiliser des mots au lieu de briques, la grammaire en guise de ciment. Frédéric Landragin, chercheur en linguistique, nous montre dans son article « Exotisme et force linguistique » comment, malgré les mots inventés, il est possible de lire Dune sans devoir tenir son lexique dans l’autre main.
C’est vrai qu’en lisant Dune, on pourrait se sentir dépassé par le vocabulaire envahissant de la planète Arrakis. Et pourtant, ce roman est devenu un pilier de la littérature de science-fiction… Alors, les mots inventés, alliés ou ennemis du lecteur ?
Dune, c’est un livre
Dans son article, Landragin suit et décrypte le cheminement du lecteur au fil de l’introduction du roman. Pour transporter le lecteur, Frank Herbert, l’auteur de Dune, choisi de créer des mots de toutes pièces, blocs constitutifs d’un espace-temps lointain. On y découvre l’Impérium, empire interstellaire où de nombreuses planètes sont dirigées par des grandes familles aristocratiques en constantes guerres d’influence. On nous expose clairement le paysage de « la planète Arrakis, surnommée Dune », vaste planète de sable au cœur des enjeux économiques de l’Impérium. Rapidement, le lecteur est installé sur l’épaule de Paul, le héros du roman, jeune héritier d’une puissante maison ducale et combattant prophétique surentraîné, au cours de sa fuite dans les étendues désertiques d’Arrakis. Paul n’est pas originaire d’Arrakis, ce qui est bien pratique pour le lecteur car il se retrouve tout aussi perdu que le protagoniste et trouve facilement son rythme pour la découverte de l’Univers. Ainsi sur Dune, des peuples différents coexistent et ne parlent pas tous la même langue. Sans inventer complètement la grammaire et le vocabulaire du galach, du bhotani et du chakobsa, Herbert en invente quelques mots et expressions, parsemés ici et là dans l’ouvrage. Et c’est pour cela qu’en plus du récit des aventures de Paul, le livre Dune comprend le Lexique de l’Impérium, dictionnaire recensant 285 mots constitutifs de l’Univers de Dune, se renvoyant les uns aux autres et apportant du contexte supplémentaire au roman.
Dune, c’est une planète-univers
Le terme de « planète-univers » rend compte de la capacité d’Arrakis à être un univers à part entière avec ses codes et ses objets propres, et Landragin nous détaille comment il est possible de les créer et de les introduire par des mots-fictions. Certains mots sont des faux-amis, comme « caïd » qui est en fait un grade de l’armée de l’Imperium. D’autres mots sont implicites comme des « brilleurs » dont on devine l’utilité par transparence. Quand on créé une nouvelle forme de mot, on fait un néologisme, et nous en utilisons quotidiennement. « Chronophage » par exemple, est un néologisme très utile pour qualifier une activité demandeuse de temps, mais ne réclame pas d’inventer le concept de temps pour le qualifier. Les néologismes de Dune sont souvent des novums, des choses inventées, puisqu’ils ne sont pas qu’une étiquette mais une représentation d’innovations scientifiques étrangères à notre réalité, comme une technologie anti-gravité.
Pour bâtir sa planète et la faire comprendre au lecteur, Herbert use de tactiques linguistiques sans toujours le renvoyer au lexique. Par exemple, par apposition, c’est à dire en collant sa définition à un novum. Quand Herbert écrit « Thufir Awat, le maître assassin de son père » c’est une apposition, suffisamment concise et bien introduite pour ne pas perdre le lecteur sans l’ennuyer. Pour apporter à Arrakis un contexte et une ambiance, Herbert use de l’exotisme de ses novums, en leur donnant des racines arabes, hébraïques et latines. Par exemple, l’organisme des sœurs du Bene Gesserit signifie « bien se comporter » en latin, et « kull wahad » (expression qu’elles utilisent pour paralyser) signifie « tout est un » en arabe. Ces racines apportent du sens pour le lecteur familier de ces langues, et une sensation d’exotisme pour les autres. Un dernier aspect linguistique constitutif de l’Imperium est La Voix, que Landragin aborde en dernière partie de son article et qui est utilisée par les sœurs pour contrôler les autres par la parole. Dans ce cas c’est la pragmatique de la langue qui est particulière, car la fonction du langage n’est plus seulement d’ordonner mais de faire performer sans que la volonté de l’auditeur ne soit impliquée. Heureusement, Landragin souligne que cette faculté n’est pour le moment que fiction, ouf !
Dune, c’est une expérience
Et finalement, pourquoi s’embêter à construire un nouvel univers ? Pourquoi ne pas simplement écrire une histoire dans le désert du Sahara, et faire lutter Paul contre des contrebandiers et un régime totalitaire qui souhaiterait sa chute ? Selon Landragin, c’est car la science-fiction est une expérience littéraire qui est recherchée par ses amateurs. Herbert le comprend bien, l’existence de différents langages permet d’ancrer le lecteur dans un autre univers, de favoriser son évasion et de stimuler son émerveillement. Le lexique, simplement en existant, implique l’existence de tout un monde fabuleux et lointain, composé d’empereurs et d’héroïnes, de capitales et de sectes, d’une histoire et de planètes. L’exotisme et le décalage spatio-temporel ainsi suggérés contribuent au sense of wonder, la sensation d’émerveillement, et comme au théâtre, le lecteur assiste à la mise en scène d’une population imaginaire, qu’il peut visiter à sa guise au gré des pages et forge sa propre expérience, avec ou sans lexique. Certains, comme moi, aiment aller consulter le lexique pour avoir la sensation d’être un explorateur résolvant l’énigme de toute une civilisation. C’est toute la beauté de ces romans, le lecteur est comme un chercheur faisant des hypothèses, comme en supposant que « survivre à mon gom jabbar » implique que le gom jabbar est une sorte de dague, pour ensuite être détrompé en apprenant plus tard qu’il s’agit d’un poison. Il construit ainsi sa xéno-encyclopédie, et devoir corriger ses hypothèses fait partie de la joie de l’expérience. Le lecteur a conscience de devoir faire un effort, mais il n’est pas seul et est constamment accompagné de l’auteur qui s’assure de son sense of reading et dont la récompense est suffisamment belle et réjouissante pour justifier tout cet investissement imaginaire.
« Dune : Exploration scientifique et culturelle d’une planète-univers » est un témoignage parfait du plaisir que procure l’effort de la lecture de science-fiction. Dix chercheurs et chercheuses s’attaquent à une étude pluridisciplinaire du fonctionnement de l’univers de Dune, allant de l’enquête géopolitique à l’étude du voyage spatio-temporel, en passant par l’analyse des dynamiques de genre sur Arrakis. Un travail de recherche qui permet au connaisseur de Dune d’apprécier plus en profondeur son univers adoré, et aux autres de gagner l’envie de découvrir ce monument de la science-fiction.
Bibliographie :
LANDRAGIN, Frédéric. Exotisme et force linguistique. Dune, exploration scientifique et culturelle d’une planète-univers, 2020.
LEHOUCQ, Roland. Dune-exploration scientifique et culturelle d’une planète-univers. Le Bélial, 2020.
Photo de couverture : RDNE Stock project : https://www.pexels.com/photo/astronaut-in-a-spacesuit-standing-on-top-of-a-mountain-on-mars-8474986/
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Mathilde Bailly-maitre (5 mai 2025). Le pouvoir des mots pour entrer dans l’univers de Dune. Contrepoints. Consulté le 17 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13v1e

Commentaires récents