« Don’t Look Up », Look Down on Earth !
La fin du monde approche… Et tout le monde en rit ! Adam McKay s’est lancé dans une comédie satirique traitant du déni politico-médiatique de l’humanité face aux enjeux climatiques. Dans son podcast « La méthode scientifique » de 2022, Nicolas Martin accueille Eric Lagadec, astrophysicien à l’Observatoire de la Côte d’Azur et Simon Riaux, journaliste cinéma et scénariste pour discuter de son intérêt et de sa légitimité à l’heure actuelle.
A l’heure où le dérèglement climatique est souvent relégué au second plan dans la sphère politico-médiatique malgré un consensus scientifique, le film met en scène l’inaction absurde du monde face à deux astrophysiciens découvrant qu’une comète s’apprête à anéantir la vie sur Terre.
Dans cette comédie de 2021, le docteur Rendall Mindy (Leonardo DiCaprio) et sa doctorante Kate Dibiasky (Jennifer Lawrence) réalisent une terrible découverte : une comète va s’écraser sur Terre dans six mois et détruire l’humanité. Loin de l’angoisse ou d’une panique générale, les deux chercheurs sont confrontés à l’inaction risible des politiques et à un désintérêt des médias qui atténuent et instrumentalisent pour le buzz la gravité de la situation. En tant que spectateurs, ces réactions peuvent alors nous sembler complètement loufoques et incohérentes. Or, ce paysage socio-politique illustre bien le manque d’engagement autant des politiques que des médias face au réchauffement climatique.
Caricature ou biographie de l’humanité ?
Cette caricature nous paraît-elle vraisemblable ? Malgré le ton de la comédie qui prête à rire (même jaune !), le message semble clair : agissons-nous assez face à la crise climatique ? En écoutant les climatologues et autres spécialistes, la réponse est pourtant limpide. Comme le souligne Nicolas Martin dans ce podcast, les spécialistes peinent à se faire entendre et sont confrontés sans cesse à des propos dédramatisants face aux chiffres alarmants présentés. Partant de l’exemple de l’émission « 28 minutes », Nicolas Martin explique que le discours de l’invitée Salomé Saqué alertant sur le dérèglement climatique se voit complètement submergé par des plaisanteries vis-à-vis de l’âge de la journaliste.
Par la suite, Eric Lagadec, astrophysicien invité de Nicolas Martin, ajoute que ce phénomène se retrouve partout dans la sphère médiatique où se tient omniprésent un discours dédramatisant, qui va jusqu’à nier l’existence d’un dérèglement climatique. On peut ainsi entendre sur CNews des propos climato-sceptiques de Pascal Praud. Eric Lagadec affirme ainsi l’importance d’un bon traitement médiatique de ce sujet grâce à une formation appropriée, non seulement pour les journalistes de la presse généraliste, mais aussi pour les scientifiques, afin de transmettre des informations claires aux publics.
Au-delà des médias, l’inaction des politiques est pointée du doigt par le film. A travers le personnage de la présidente des Etats-Unis (Meryl Streep) obnubilée par sa carrière politique, le film tend à montrer que les intérêts des gouvernements, sous la pression des lobbies, freinent toute avancée significative dans l’agenda écologique. Malgré l’évidence de l’impact global de la crise climatique sur l’ensemble des individus, quelle que soit leur couleur politique, seuls quelques partis y accordent de l’importance. Anecdotiques, voire même absentes de certains programmes, les mesures en faveur de la protection de l’environnement ne sont, selon les scientifiques, pas à la hauteur de la crise à venir. Eric Lagadec précise qu’aujourd’hui, 11% des Français se disent climato-sceptiques (selon les chiffres de l’agence de la transition écologique ADEME d’octobre 2019). Aux Etats-Unis, pas moins de la moitié des élus républicains au congrès refusent de croire en la nature anthropique du réchauffement climatique, à savoir l’impact néfaste de l’activité humaine contribuant au réchauffement global de la planète.
Cependant, la réaction de la population est bien la grande absente de ce film. Si celui-ci tend à questionner les rapports entre les figures des savants et des puissants ou influents, il passe au second plan l’implication de la population. En effet, celle-ci ne se manifeste uniquement qu’à travers des réactions via les réseaux sociaux, comme par exemple en reprenant l’image de la doctorante en colère pour en faire un mème sur internet. Est-ce un parti pris volontaire d’Adam McKay pour alerter sur un désintérêt dangereux de la population quant à la question du climat qui se fait submerger par la multiplication du nombre d’informations au quotidien ? En témoigne le fil de la climatologue Valérie Masson-Delmotte sur X (Twitter) à propos de la sortie de la comédie qui est repris dix fois plus que son fil sur le rapport du GIEC. Cela illustre bien la terrible asymétrie entre les analyses climatiques capitales relayées par les scientifiques et le désintérêt général pour ces informations, jugées trop défaitistes.
Une leçon d’écologie d’Hollywood ?
Simon Riaux, deuxième invité et journaliste cinéma, semble plus nuancé sur la portée de la comédie. « Don’t Look Up » n’est pas le premier ni le dernier film hollywoodien à mettre en avant une figure scientifique qui a pour fonction de lancer l’alerte sur une crise à venir. Toutefois, Simon Riaux admet que, cette fois, la figure de Rendall Mindy est bien plus complexe qu’à l’ordinaire. Se prenant au jeu des médias, l’astrophysicien est un personnage plus fin et ambigu. Il n’incarne pas la traditionnelle autorité scientifique, neutre politiquement, qui alerte et propose des solutions rationnelles face à la catastrophe, mais perd pied dans ce milieu inconnu pour lui que représentent les médias.
Malgré ces codes brisés, Simon Riaux attribue à cette comédie la capacité de davantage « capter l’air du temps » plutôt que de créer un « effet de sidération ». Il ne s’agit pas d’une révolution dans l’histoire du cinéma, mais plutôt d’une photographie de notre société face aux enjeux climatiques à l’heure actuelle. De plus, il convient de rappeler que ce film est un pur produit de Netflix : quelle leçon d’écologie avons-nous à tirer de la plus grosse machine à divertissement ? Avec un casting fort et un scénario dont Adam McKay a avoué y avoir ajouté « 15% de folie », cela ne traduit-il pas une volonté purement commerciale de ratisser un public large ? Néanmoins, le journaliste cinéma admet que ce film peut, après tout, générer « des effets positifs et des effets paradoxalement émancipateurs pour leurs publics ».
Finalement, l’objet que constitue le film en lui-même permet, même s’il n’est pas véritablement vecteur de la cause climatique, de rappeler, depuis la sphère artistique, au corps politique et social la nécessité de prendre à bras le corps ce défi environnemental. Il est alors possible de s’emparer de la fiction cinématographique pour s’engager et le transformer en symbole de contestation fort.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Louise Desmarets (7 avril 2025). « Don’t Look Up », Look Down on Earth ! Contrepoints. Consulté le 17 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13oyx

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