Louis Pasteur, considéré actuellement comme le père de la microbiologie, étudie au milieu du XIXième siècle des levures et révèle au monde entier que les fermentations et les moisissures proviennent de minuscules organismes qu’on appelle aujourd’hui « micro-organismes » ou plus simplement « microbes ». Ces microbes peuvent être vecteurs de maladies, on dit alors qu’ils sont pathogènes, et les pathologies qu’ils transmettent sont dîtes « infectieuses », c’est-à-dire, selon l’OMS qu’elles «
se propagent, directement ou non, d’une personne à l’autre ». Vingt années plus tard, dans le pays de Goethe, Robert Koch, lui-même père de la bactériologie, établit les
postulats de Koch, permettant d’identifier qu’un micro-organisme est bien le vecteur d’une maladie. Tous les ingrédients sont réunis pour la rupture.
Madame, vous avez la peste
L’article d’Andrew Cunningham défend qu’une maladie infectieuse, ici la peste, est une « construction mentale », c’est-à-dire qu’elle est définie par le vécu même des patients, par la manière de la diagnostiquer, par ses symptômes, ses soins etc… C’est une manière extrêmement intéressante de représenter une pathologie, qui effectue une incision, non pas dans l’abdomen d’un patient mais bien entre deux visions de la peste. Selon lui, la différence entre les deux conceptions de la maladie est telle qu’on pourrait y voir deux pathologies différentes, toutes aussi valables l’une que l’autre. Au XIVième siècle, en effet, la peste était diagnostiquée uniquement sur les symptômes des patients. Seuls les bubons, la fièvre ou une infection du sang ou des poumons pouvaient attester que le mal qui les rongeaient était la Peste Noire.
Madame, vous avez contracté Yersinia pestis
Votre médecin est un incompétent. Intentionnellement provocante, cette phrase a pour seul but d’attirer votre regard sur quelque chose dont vous n’avez certainement jamais eu conscience. Le médecin généraliste observe vos symptômes et en déduit votre maladie. Il vous prescrit des médicaments et vous demande votre carte Vitale. Cela ne ressemble-t-il pas à ce que j’ai décrit dans le paragraphe précédent ? Votre praticien ne sait pas quelle maladie vous avez, il la suspecte. Pour en être certain, l’homme de science moderne a à sa disposition un outil formidable : le laboratoire biologique. Le labo, c’est le Graal du microbiologiste car il lui permet d’observer précisément les micro-organismes. Depuis que cela est possible, c’est devenu l’autorité suprême dans l’identification des maladies. On ne définit plus la peste par ses bubons et autres symptômes, mais par la bactérie en bâtonnet, dite bacille, qui engendre la pathologie : Yersinia pestis, de son doux nom latin. Si, et seulement si, le patient a en lui cette bactérie, alors il a effectivement la peste.
Qu’est-ce que ça change ?
Tout. En fait non, car dans les faits, il est possible de s’assurer d’une pathologie sans avoir recours au laboratoire, car c’est effectivement ce que font les médecins généralistes. Je veux dire par là que le recours à l’analyse en laboratoire n’est pas systématique. Cependant, dans les domaines scientifiques de l’étude des maladies, comme par exemple la virologie et l’immunologie, on aura tendance à privilégier l’approche microscopique. Ce qui change réellement c’est notre perception de la médecine du passé. En effet, il n’est plus question de considérer “l’ancienne peste” comme une version arriérée d’une médecine balbutiante et maladroite mais un résultat des moyens scientifiques de l’époque.
Conclusion
L’article d’Andrew Cunningham, via une dimension historique, permet de retracer un pan de l’histoire de la médecine tout en ayant l’audace d’émettre une réflexion philosophique et méthodologique sur sa propre discipline, en questionnant le regard, presque de dédain, que nous avons, nous, humains du XXIe siècle, envers nos prédécesseurs en clamant qu’ils « ne savaient pas que la peste était causée par une bactérie ». La conception ancienne de la peste n’est pour lui pas une version vieillissante de notre conception microbiologique actuelle, elle existe à part entière et ne doit pas être infantilisée et ridiculisée car c’est sur ces fondements que la médecine moderne s’est construite.
Références :
Photo de couverture : Photo by Vladimir Gladkov from Pexels: https://www.pexels.com/photo/black-beak-like-mask-placed-on-table-in-darkness-6213719/
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