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Les Pestes Noires : dérision de l’Histoire

Et si votre médecin était incapable de déceler la maladie qui vous amène dans son cabinet ? Et si les docteurs de peste à tête d’oiseaux étaient plus compétents ? Andrew Cunningham, historien, remet en question à travers le fameux exemple de la peste bubonique la vision historique des maladies infectieuses.

C’est en 1992 que le chercheur de l’Université de Cambridge écrit son article « Transforming Plague, the laboratory and the identity of infectious disease ». Compilé 20 ans plus tard dans le livre “The Identity of the History of Science and Medicine”, il dépeint l’une des maladies infectieuses les plus connues selon un tout nouvel angle : et s’il existait en fait deux pestes ? Selon sa thèse, il existerait une conception de la maladie avant la démocratisation des analyses en laboratoire qui n’est pas moins valable que la description actuelle de la pathologie.

La théorie microbienne : on laisse le micro aux organismes

Louis Pasteur, considéré actuellement comme le père de la microbiologie, étudie au milieu du XIXième siècle des levures et révèle au monde entier que les fermentations et les moisissures proviennent de minuscules organismes qu’on appelle aujourd’hui « micro-organismes » ou plus simplement « microbes ». Ces microbes peuvent être vecteurs de maladies, on dit alors qu’ils sont pathogènes, et les pathologies qu’ils transmettent sont dîtes « infectieuses », c’est-à-dire, selon l’OMS qu’elles « se propagent, directement ou non, d’une personne à l’autre ».  Vingt années plus tard, dans le pays de Goethe, Robert Koch, lui-même père de la bactériologie, établit les postulats de Koch, permettant d’identifier qu’un micro-organisme est bien le vecteur d’une maladie. Tous les ingrédients sont réunis pour la rupture.

Madame, vous avez la peste

L’article d’Andrew Cunningham défend qu’une maladie infectieuse, ici la peste, est une « construction mentale », c’est-à-dire qu’elle est définie par le vécu même des patients, par la manière de la diagnostiquer, par ses symptômes, ses soins etc… C’est une manière extrêmement intéressante de représenter une pathologie, qui effectue une incision, non pas dans l’abdomen d’un patient mais bien entre deux visions de la peste. Selon lui, la différence entre les deux conceptions de la maladie est telle qu’on pourrait y voir deux pathologies différentes, toutes aussi valables l’une que l’autre.  Au XIVième siècle, en effet, la peste était diagnostiquée uniquement sur les symptômes des patients. Seuls les bubons, la fièvre ou une infection du sang ou des poumons pouvaient attester que le mal qui les rongeaient était la Peste Noire.

Madame, vous avez contracté Yersinia pestis

Votre médecin est un incompétent. Intentionnellement provocante, cette phrase a pour seul but d’attirer votre regard sur quelque chose dont vous n’avez certainement jamais eu conscience. Le médecin généraliste observe vos symptômes et en déduit votre maladie. Il vous prescrit des médicaments et vous demande votre carte Vitale. Cela ne ressemble-t-il pas à ce que j’ai décrit dans le paragraphe précédent ? Votre praticien ne sait pas quelle maladie vous avez, il la suspecte. Pour en être certain, l’homme de science moderne a à sa disposition un outil formidable : le laboratoire biologique. Le labo, c’est le Graal du microbiologiste car il lui permet d’observer précisément les micro-organismes. Depuis que cela est possible, c’est devenu l’autorité suprême dans l’identification des maladies. On ne définit plus la peste par ses bubons et autres symptômes, mais par la bactérie en bâtonnet, dite bacille, qui engendre la pathologie : Yersinia pestis, de son doux nom latin. Si, et seulement si, le patient a en lui cette bactérie, alors il a effectivement la peste.

Qu’est-ce que ça change ?

Tout. En fait non, car dans les faits, il est possible de s’assurer d’une pathologie sans avoir recours au laboratoire, car c’est effectivement ce que font les médecins généralistes. Je veux dire par là que le recours à l’analyse en laboratoire n’est pas systématique.  Cependant, dans les domaines scientifiques de l’étude des maladies, comme par exemple la virologie et l’immunologie, on aura tendance à privilégier l’approche microscopique. Ce qui change réellement c’est notre perception de la médecine du passé. En effet, il n’est plus question de considérer “l’ancienne peste” comme une version arriérée d’une médecine balbutiante et maladroite mais un résultat des moyens scientifiques de l’époque.

Conclusion

L’article d’Andrew Cunningham, via une dimension historique, permet de retracer un pan de l’histoire de la médecine tout en ayant l’audace d’émettre une réflexion philosophique et méthodologique sur sa propre discipline, en questionnant le regard, presque de dédain, que nous avons, nous, humains du XXIe siècle, envers nos prédécesseurs en clamant qu’ils « ne savaient pas que la peste était causée par une bactérie ». La conception ancienne de la peste n’est pour lui pas une version vieillissante de notre conception microbiologique actuelle, elle existe à part entière et ne doit pas être infantilisée et ridiculisée car c’est sur ces fondements que la médecine moderne s’est construite.

Références :

ari.info. « La Théorie Microbienne | Ari.Info ». Consulté le 17 février 2025. https://www.animalresearch.info/fr/avancees-medicales/chronologie/la-theorie-microbienne/.
Institut Pasteur de Lille. « Maladies infectieuses et inflammatoires : nos recherches ». Consulté le 17 février 2025. https://pasteur-lille.fr/centre-de-recherche/thematiques-de-recherche/maladies-infectieuses-et-inflammatoires/.
« Koch’s postulates (Robert Koch) ». Consulté le 18 février 2025. https://www.whonamedit.com/synd.cfm/3610.html.
« La Peste noire ». Consulté le 17 février 2025. https://www.esanum.fr/today/posts/la-peste-noire.
World Health Organization – Regional Office for the Eastern Mediterranean. « WHO EMRO | Maladies infectieuses | Thèmes de santé ». Consulté le 17 février 2025. http://www.emro.who.int/fr/health-topics/infectious-diseases/index.html.
Photo de couverture : Photo by Vladimir Gladkov from Pexels: https://www.pexels.com/photo/black-beak-like-mask-placed-on-table-in-darkness-6213719/
Rayan Lhopital
Rayan Lhopital

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Rayan Lhopital (21 avril 2025). Les Pestes Noires : dérision de l’Histoire. Contrepoints. Consulté le 16 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13s36


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1 réponse

  1. Long Hair FUE dit :

    This was such a refreshing read—thanks for sharing your thoughts.

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