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La camisole : une plongée au cœur de la folie

Si je vous dis « camisole », à quoi pensez-vous ? À l’asile, à la folie ? À un vêtement contraignant ? Je vous invite à un voyage dans le temps, à travers l’article Objet-totem, objet tabou : la camisole dans les institutions de soin et de coercition (2023) de Benoît Majerus et Nicolas Picard, pour explorer l’histoire de cet objet frontière, qui demeure dans l’imaginaire collectif comme un symbole d’une psychiatrie froide et punitive.

Mais qu’est-ce que la camisole, au juste ? À l’origine, elle désigne une simple chemisette et apparaît ainsi dans la langue française au XVIe siècle. Deux siècles plus tard, un psychiatre écossais William Cullen, lui attribue une nouvelle fonction : empêcher les patients de se blesser en contenant leur violence. Peu à peu, la camisole se répand et intègre les institutions psychiatriques, notamment en France. Si certains psychiatres de cette époque la considéraient comme un remède ou un moyen de protection, d’autres contestaient son usage. Au XXe siècle, son utilisation se raréfie, laissant place à d’autres dispositifs de contention comme les calmants, mais alors, comment cet objet censé « soigner » en est-il venu à symboliser l’enfermement ?

Un progrès controversé ?

Qui aurait cru que la camisole de force était à l’origine, pensée comme un remède salvateur en psychiatrie ? Pour certains médecins du XIXe siècle, la camisole représentait un progrès, remplaçant des méthodes violentes comme les chaînes de fer ou les anneaux fixés au mur (Rouhier cité dans Majerus & Picard, 2023). Vers la fin du XIXe siècle, dans le Manuel de médecine mentale (Régis, 1885), la camisole est décrite comme nécessaire dans les situations où le patient met sa vie en danger. Peu à peu, son usage se banalise, justifié alors par une volonté de protection, au nom du “bien-être“ des patients. Cependant, tous les aliénistes (médecins psychiatres) ne partagent pas cette vision : en France, Augustin Morel milite contre la contention et rejoint le courant no-restraint lancé par le médecin anglais John Conolly dès 1830, qui prône le bannissement de toute forme de contrainte physique. Les critiques envers la camisole s’intensifient au fil du temps, allant jusqu’à qualifier la camisole comme « la honte du XXe siècle » (Girard, 1901), conduisant ainsi à une disparition totale de son usage dans les asiles.

Dans ces institutions, on retrouvait plusieurs méthodes pour gérer les comportements difficiles. Entre la mise en cellule, l’enveloppement sec ou humide, les entraves aux mains, la fixation au lit, etc., les pratiques ne manquaient pas. Et, comme d’habitude, toutes justifiées par les mêmes raisons : la protection, le contrôle et la gestion de la violence. Cependant, la camisole restait relativement marginale. Pourquoi ? Parce qu’elle rendait le patient totalement dépendant du personnel soignant, un incident tragique a même coûté la vie à un patient lors de sa mise en camisole.
En plus d’être risquée, elle n’était pas pratique : elle devenait lourde et inconfortable avec l’humidité, et l’immobilisation des mains compliquait les gestes de la vie quotidienne, comme aller aux toilettes. En gros, elle aggravait la situation en ajoutant de la souffrance à la contrainte.
Face à ces limites, d’autres solutions sont apparues : neuroleptiques et calmants, parfois appelés “camisoles chimiques”, permettant de contrôler les comportements sans recourir aux dispositifs de contention physique. Là on pourrait parler de progrès… même si la camisole de force demeure une métaphore puissante de l’antipsychiatrie.

Library of Congres

Dès le XXe siècle, nous passons d’un simple outil de contention à un véritable symbole culturel chargé de sens. Dans les années 1910, la camisole de force est récupérée par Houdini notamment pour ses grands spectacles d’évasion. Le cinéma d’horreur, avec des films comme The Cabinet of Dr Caligari de Robert Wiene (1920) ou Shock Corridor de Samuel Fuller (1963), les bandes dessinées comme Les cigares du pharaon de Hergé (1934), et même des jeux vidéo comme The Legend of Zelda (1986) l’adoptent, associant la camisole à la folie, à l’enfermement et à la répression. Elle devient aussi une « métaphore visuelle des contraintes et des contrôles sociétaux que le punk cherchait à rendre visibles et à échapper » (scienceandmediamuseum). Tout cela influence notre regard sur la folie et nous pousse à remettre en question notre perception de la santé mentale.

Un objet de contention en dehors de la psychiatrie

Et oui, la camisole traverse les murs des asiles, et trouve sa place dans les prisons. À l’heure actuelle, dans certains pays, les forces de l’ordre s’en servent encore pour maîtriser des détenus jugés dangereux, comme les condamnés à mort. Pourquoi y avoir recours ? Pour les mêmes raisons qu’en psychiatrie : contrôler les comportements violents tout en protégeant les autres.
Pourtant, en 1832 même si les documents officiels ne la citent pas explicitement dans un cadre punitif, le rapport d’un inspecteur général des prisons l’évoque comme l’un des moyens de répression. En gros, on l’utilisait mais chut… on n’en parlait pas. Ce flou autour de son usage montre bien que sa fonction change selon les contextes. Loin d’être simplement un instrument médical, la camisole montre bien la manière dont les corps sont contrôlés sous couvert de protection.

Bibliographie

Majerus, B. et Picard, N. (2023). Chapitre 4. Objet-totem, objet tabou : la camisole dans les institutions de soin et de coercition (France et Belgique, XIXe – XXe siècle) Dans Rossigneux-Méheust, M. et Génard, E. (dir.), Routines punitives Les sanctions du quotidien XIXe-XXe siècle. (p. 163-185). CNRS Éditions. https://doi-org.scd-rproxy.u-strasbg.fr/10.3917/cnrs.rossi.2023.01.0163

Kyle Hoekstra (10 mai 2022). Straitjackets: The History of an Archaic Restraint Device. Historyhit, Consulté le 17 février 2025 à l’adresse https://www.historyhit.com/straitjackets-history/

From Asylums to Anarchy: The Straitjacket and Popular Culture (15 décembre 2022). Scienceandmediamuseum. Consulté le 17 février 2025 à l’adresse https://www.scienceandmediamuseum.org.uk/objects-and-stories/straitjacket-and-popular-culture

Sümeyra Bashoruz
Sümeyra Bashoruz

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Sümeyra Bashoruz (31 octobre 2025). La camisole : une plongée au cœur de la folie. Contrepoints. Consulté le 10 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/152m7


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