Psychanalyse vs. neurosciences : un combat au sommet
Depuis plus d’un siècle, un match intense oppose la psychanalyse et les neurosciences. Dans le coin gauche, Freud et ses héritiers, prêts à plonger dans les profondeurs de l’inconscient. Dans le coin droit, la science du cerveau, armée d’IRM et de théories biologiques.
Si ces deux disciplines se sont longtemps défiées du regard, les dernières découvertes suggèrent que certains coups portés par Freud n’étaient peut-être pas si infondés. Le combat continue, mais le verdict est-il encore aussi tranché ? C’est ce à quoi Bernard Golse s’intéresse dans son livre “La pédopsychiatrie aujourd’hui : ce que les enfants risquent de perdre” paru en 2023.
Round 1 : La mémoire, un ring en perpétuelle recomposition
Freud assénait que nos souvenirs ne sont pas figés, mais qu’ils peuvent être réinterprétés bien plus tard sous l’effet de nouveaux événements. Un concept, l’« après-coup » (Nachträglichkeit), qui fait écho aux travaux de Gerald Edelman sur la plasticité cérébrale. À chaque rappel, nos souvenirs se modifient, loin de l’image d’un disque dur figé.
Ce round se prolonge sur le terrain de la perception. Marc Jeannerod a démontré que notre cerveau reconstruit activement la réalité, un phénomène que Freud décrivait déjà à travers le prisme des filtres inconscients. Points marqués des deux côtés, mais le combat est encore loin d’être terminé.
Round 2 : Le rêve, une victoire aux points ?
Freud voyait le rêve comme une porte d’entrée vers l’inconscient, un processus où le psychisme réorganise conflits et désirs. Aujourd’hui, la recherche en neurosciences confirme que le sommeil joue un rôle clé dans la consolidation des souvenirs et la régulation émotionnelle. S. R. Palombo et Daniel Widlöcher décrivent un cerveau en pleine activité nocturne, triant et réorganisant les expériences vécues. Freud marque un point, mais les neurosciences précisent le mécanisme biologique sous-jacent.
Round 3 : Projections et empathie, un duel serré
L’« identification projective », ce mécanisme décrit par la psychanalyse où nous attribuons inconsciemment des émotions ou intentions aux autres, trouve une résonance surprenante avec la théorie de l’esprit. Simon Baron-Cohen et Uta Frith montrent que notre cerveau est programmé pour deviner les intentions d’autrui, un processus qui peut autant servir l’empathie que provoquer des erreurs d’interprétation. Freud avait vu juste sur le principe, mais les neurosciences détaillent les circuits impliqués.
Round 4 : L’amnésie infantile, un knock-down pour Freud ?
Pourquoi oublions-nous nos premières années de vie ? Freud attribuait cette amnésie infantile à un refoulement des souvenirs trop chargés émotionnellement. Les neurosciences, elles, expliquent plutôt ce phénomène par une transition entre mémoire pré-verbale et mémoire narrative. L’hypothèse biologique semble prendre le dessus, mais Freud n’est pas totalement à terre : après tout, ces souvenirs précoces restent inaccessibles pour des raisons qui touchent aussi à notre construction psychique.
Dernier round : L’environnement, un facteur décisif
Avant même de penser, encore faut-il un cadre qui le permette. Freud et ses successeurs, comme Bion et Anzieu, ont insisté sur l’importance d’un environnement structurant dans le développement psychique. Les neurosciences valident cette intuition avec l’étude de la synaptogenèse : un cadre stable favorise des connexions neuronales solides, tandis qu’un environnement instable entrave la structuration du cerveau. Ici, les deux camps frappent dans la même direction.
Le gong final : un match nul ?
Alors, Freud ou les neurosciences ? À l’issue de ce combat intense, le vainqueur n’est pas si évident. Si la psychanalyse a longtemps été moquée pour son approche trop spéculative, elle semble avoir porté quelques coups justes. Les neurosciences, elles, affinent et réinterprètent ces concepts à la lumière des circuits neuronaux. Le combat n’est peut-être pas fini, mais une chose est sûre : l’exploration du psychisme n’a pas encore livré tous ses secrets.
Crédit Image : Pavel Danilyuk
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Alexandre Alves (19 mai 2025). Psychanalyse vs. neurosciences : un combat au sommet. Contrepoints. Consulté le 8 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/13y92

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