La bataille pour l’innovation : quand la science devient pouvoir
Résumé
Dans un monde en constante mutation, la science et la technologie ne sont plus seulement des leviers de progrès. Elles deviennent des outils stratégiques, façonnant les rapports de force entre nations. Dans cette course effrénée à l’innovation, où chaque pays adopte des stratégies différentes pour asseoir ou étendre son influence, Michel Foucher met en exergue les modèles de pays comme les États-Unis ou le Japon qui consolident leur hégémonie technologique, tandis que le cas chinois est un exemple de renaissance technologique. La France, souvent sous-estimée, conserve ses atouts solides qui ne la déclasse pas dans la compétition mondiale.
—
Dans un monde où la compétition fait la loi, la science et la technologie ne se contentent plus d’œuvrer pour le progrès. Elles sont désormais des armes de puissance et d’influence. Entre course à l’innovation et stratégies de domination, les rapports de force se redessinent à l’échelle mondiale. Alors, qui mène la danse ? Et la France, dans tout ça, où se place-t-elle dans cette bataille pour l’avenir ?
Des stratégies différentes pour un même espoir : dominer
Qui maîtrise la science, domine le monde. Et si ce n’est le monde, c’est à minima, un poids certain sur l’échiquier mondial. C’est en tout cas l’idée que nous partage Michel Foucher – géographe et ancien diplomate français –, dans son article de 2014 de l’ouvrage collaboratif La Science en question(s) (Wieviorka, 2014) – issu de l’édition 2013 des cycles de conférences-débats des Entretiens d’Auxerre.
Historiquement, chaque grande avancée technologique a redessiné la carte du pouvoir mondial. La vapeur et le télégraphe au XIXe siècle, l’aviation et l’informatique au XXe, puis Internet et l’intelligence artificielle aujourd’hui. Pour les nations, investir dans la recherche scientifique est donc une nécessité de souveraineté. Mais si l’objectif est le même, les moyens mis en œuvre diffèrent radicalement.
D’une part, on observe le modèle des États-Unis, qui ont bâti leur suprématie scientifique sur un modèle fondé sur l’interrelation entre recherche publique et privée. Fort de son esprit entrepreneurial et du rêve américain, le financement fédéral – initialement au profit de la défense nationale – alimente le tissu d’universités de haut niveau (MIT, Harvard, Stanford, etc.), tandis que l’industrie joue un rôle moteur à travers les capital-risqueurs – investissements dans de jeunes entreprises innovantes à fort potentiel de croissance – et les business angels – personne physique qui incarne une sorte de parrain, de mentor dans le développement d’une jeune entreprise à fort potentiel de croissance à laquelle il a pris part.
L’atout des E-U qui les placent en position de monopole sur la scène internationale réside dans l’avantage comparatif qu’ils disposent dans leur maîtrise des nouvelles technologies de communication et leur gestion des réseaux d’information. Pour preuve, la domination des entreprises de la Tech (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, OpenAI) en est une parfaite illustration.
Pour ce qui est du Japon et de la Chine, depuis leur ouverture respective à l’Occident au fil des décennies, on observe des stratégies rigoureuses pour développer sa science et son industrie vers des secteurs stratégiques (électronique, la robotique et les semi-conducteurs). Par rapport aux USA, on remarque une gouvernance bien plus centralisé, faisant joué un plus grand rôle à l’appareillage administratif étatique – drivé par le MITI au Japon ou le MOST en Chine.
Ces pays incarnent une quête toujours plus grande de renaissance et de poids politique (soft power). En boostant son innovation dans des secteurs clés (biotechnologie ou dans la recherche spatiale). Cependant, l’efficacité de ces investissements est parfois remise en question, vis-à-vis de la qualité des innovations produites face à celles des États-Unis en avance technologiquement.
Enfin, bien que toujours en course, la France paye sa transition vers une économie de services au détriment de son tissu industriel et des retombées économiques des innovations qu’il engendrerait. Elle reste cependant une nation phare dans la recherche : 12 de ses établissements figurent parmi les 150 meilleurs au monde pour l’employabilité des diplômés, et elle se classe 5e en production scientifique et 6e en publications. Depuis 1901, 57 prix Nobel ont récompensé des chercheurs français, et l’Institut Pasteur demeure un acteur-clé dans la lutte contre les maladies infectieuses. Ces consécrations et la pérennisation d’institutions de cet ordre lui permettent de se maintenir une place et une influence dans les débats politiques globaux.
Le brevet : un outil de la compétition technologique
Dans cette bataille, les pays doivent user d’outils stratégiques pour asseoir leur autorité. Laquelle ? La brevétisation. Il garantit aux pays et aux entreprises un monopole temporaire sur leurs innovations, tout en leur permettant de capter d’importants revenus économiques « en échange d’une transparence sur la nature de l’avancée technologique » (p.215).
Depuis le Patent Cooperation Treaty (1970), les procédures de dépôt de brevet ont été simplifiées et harmonisées à l’international. Leur gestion a été placée sous la coopération des grandes institutions internationales de protection intellectuelle (l’USPTO (USA), l’EPO (Europe) et le JPO (Japon), qui œuvrent dans la protection intellectuelle et la recherche d’antériorité.
Une guerre d’influence techno-économique ?
À la lecture du panorama synoptique que nous propose Michel Fournier des différentes stratégies des politiques scientifiques et d’innovation, on admettra volontiers l’importance économique, sociale, politique, qu’ont les états à concourir dans cette arène. La bataille pour l’hégémonie scientifique ne semble pas se limiter à une simple compétition économique : il en va de la souveraineté des nations et de leur capacité à peser dans les débats et enjeux globaux. En plus des mannes économiques qu’elles impliquent, ces maîtrises technologiques stratégiques dotent les nations d’une crédibilité et d’un poids politique dans les débats internationaux.
Néanmoins, on remarquera aussi que sur la scène internationale, la bataille ne se joue qu’avec un certain type de science : celle qu’on assimile à l’innovation technologique. Or, que faire, quel discours, quel écho accorder aux « sciences » qui n’apportent pas directement des bénéfices en termes économiques, mais qui documentent les rapports de forces sociétaux et nourris les idéaux – voire utopie – d’un monde meilleur ? On serait amené à penser que derrière toute cette machinerie, il ne serait question que d’argent, réactivant le proverbe latin selon lequel l’argent serait « le nerf de la guerre », le seul référentiel sur lequel s’indexer, et considérer le reste comme non digne d’intérêt. Parler ainsi de géopolitique de « la Science » deviendrait une formulation quelque peu pompeuse pour n’en désigner qu’une forme – qui ne la résume pas –, celle qui rapporte.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Romain ROFRITSCH (26 mai 2025). La bataille pour l’innovation : quand la science devient pouvoir. Contrepoints. Consulté le 17 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/140gt

Commentaires récents