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Recul états-unien : la communauté scientifique et la géopolitique climatique inquiètes

Coupes budgétaires massives, censure de mots-clés, suppression de données, retrait d’instances internationales : depuis janvier 2025, l’administration de Donald Trump engage une reconfiguration brutale du système scientifique états-unien. Au-delà du cas des sciences du climat, c’est l’équilibre entre savoir, démocratie et puissance géopolitique qui se trouve altéré.

Un cargo isolé fend une mer sombre à l’horizon, tandis qu’un ciel d’orage massif et tourmenté s’abat sur l’océan, illustrant l’incertitude climatologique. © Dexmac / Pixabay

Dans un article publié en 2025 dans Raison présente, la climatologue Aglaé Jézéquel décrit une « guerre-éclair » contre les sciences fédérales. Contrairement au premier mandat de Donald Trump, les mesures actuelles ne ciblent plus seulement le climat ou la santé mais elles touchent, dans une dimension bien plus large, agences, universités et collaborations internationales. Trois leviers évoqués structurent ainsi cette offensive reposant sur le langage, les financements et les données.

Censure lexicale : contrôler les mots, cadrer le réel

L’une des mesures les plus impactantes mises en œuvre repose sur la restriction du vocabulaire dans les agences fédérales. Une liste de mots sensibles, liés au changement climatique, au genre ou à la diversité a notamment été diffusée en interne. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) n’a ainsi pas mentionné le changement climatique lors de son briefing climatique de janvier 2025, avant l’interruption annoncée de ces points mensuels. La publication du National Nature Assessment, consistant en une vaste évaluation de la biodiversité états-unienne et impliquant plus de 150 scientifiques, a également été stoppée.

Dans une perspective du champ des sciences, technologies et sociétés, cette stratégie illustre un mécanisme classique : agir sur la production et la circulation des savoirs dans une véritable volonté de reconfigurer l’espace public.

L’arme budgétaire : affaiblir les infrastructures du savoir

Là où la censure agit dans l’ombre des textes et des communications, la réduction des effectifs et des financements frappe au cœur même de l’infrastructure scientifique. Il ne s’agit plus seulement de cadrer le discours, mais de transformer matériellement les conditions de production du savoir. La NOAA, notamment, a déjà perdu environ 10 % de ses effectifs, avec de nouvelles vagues de licenciements annoncées. Les équipes chargées des satellites d’observation, des modèles climatiques et des réseaux de mesures sont particulièrement touchées. La National Aeronautics and Space Administration (NASA) pourrait également voir son budget scientifique amputé de moitié.

Les universités subissent elles aussi un choc financier par une baisse des contrats fédéraux, une diminution des doctorats et des post-doctorants, ce qui crée une véritable incertitude pour les jeunes chercheurs. Ce phénomène affecte ainsi un système académique qui forme historiquement une part importante des scientifiques mondiaux.

Les données en danger : un bien public fragilisé

L’architecture même de l’information scientifique vacille. L’enjeu ne porte en effet pas seulement sur ceux qui produisent le savoir, mais aussi sur les traces qu’ils laissent et les ressources collectives qu’ils entretiennent. Des milliers de pages et de bases de données fédérales sont devenues temporairement ou durablement inaccessibles. En deux jours, 2 400 bases de données se sont volatilisées de l’accès public en janvier 2025, brouillant l’accès à des informations essentielles pour les chercheurs, les collectivités et les organisations internationales.

Pour les sciences du climat, la continuité des observations est cruciale à l’aide des stations météorologiques, des satellites ou encore des flotteurs océaniques Argo. Les États-Unis financent environ 60 % de ces derniers, essentiels aux prévisions météorologiques globales. Si ces données devenaient payantes, restreintes ou interrompues, c’est l’ensemble du système international de prévision qui serait déstabilisé.

Dans cette perspective, l’information climatique apparaît comme un bien public mondial dont la stabilité dépend d’un État désormais incertain. La fermeture d’outils cartographiant les inégalités environnementales, ou de systèmes d’alerte comme FEWS-NET permettant la prévention des famines, compromet également l’analyse des vulnérabilités. Moins de données signifie moins de capacité à anticiper les vagues de chaleur, les sécheresses ou encore les inondations. Les populations les plus exposées, à faibles revenus ou marginalisées sont ainsi les premières affectées.

Carte géopolitique du Moyen-Orient — illustration des dynamiques internationales et des recompositions de puissance qui structurent les enjeux climatiques et scientifiques contemporains. © ErikaWittlieb / Pixabay

Retrait international et recomposition du soft power, l’Europe est-elle à l’abri ?

Très récemment, en ce début d’année 2026, Donald Trump a encore agi contre la lutte face aux changements climatiques en révoquant un texte fondateur états-unien de 2009, sur la définition des gaz à effet de serre qualifiés comme polluants et dangereux pour la santé publique. Cette action porte un objectif économique, les normes d’émissions pour l’industrie étant ainsi effacées. Les États-Unis se sont également retirés de plusieurs cadres multilatéraux liés au climat, dont l’Accord de Paris.

Ce désengagement montre un affaiblissement de leur influence normative dans la gouvernance climatique mondiale. Historiquement, la puissance états-unienne s’appuyait sur un « soft power scientifique » reposant notamment sur l’excellence académique, le partage de données, ou encore un certain leadership au sein des grandes institutions. Face à cette situation, des initiatives européennes cherchent à attirer les chercheurs fragilisés, à l’image de mouvements soutenus ou initiés comme Stand Up For Science ou encore Choose Europe for Science. Mais l’Europe n’est pas immunisée contre les tensions budgétaires et idéologiques. En France notamment, les débats autour des financements de la recherche publique ou les critiques visant l’Agence de la transition écologique (ADEME), montrent que la science est elle aussi au cœur des affrontements politiques actuels.

Par le contrôle du vocabulaire, des budgets mais aussi des données, l’administration Trump redéfinit la place du savoir dans l’État. Dans un monde traversé par des crises environnementales globales, de nombreux questionnements se posent alors même que les enjeux climatiques relèvent d’une interdépendance planétaire.

Une véritable incertitude se dessine quant à la solidité des mécanismes internationaux de partage des données, mais aussi quant à la pérennité d’un bien public climatique dépendant de décisions politiques contingentes. Des enjeux bien plus fondamentaux se voient ainsi soulevés, sur les conditions permettant une gouvernance du savoir ayant la capacité de résister aux alternances idéologiques et aux stratégies de puissance.

Références

  • Jézéquel, Aglaé. 2025. « Comment l’administration Trump attaque les sciences du climat. » Raison présente 233 (1). Union rationaliste: 97‑104. doi:10.3917/rpre.233.0097
  • France Télévisions, « Santé, espace, climat… Comment Donald Trump s’attaque consciencieusement à la science», France info, le 10 mai 2025
  • Camille Gasnier, « Attaques de Donald Trump contre la science : « Comment peut-on soutenir Make America Great Again, tout en cassant son système scientifique ? », interroge Pascale Ultré-Guérard », PublicSénat, le 21 mai 2025
  • Lou Welgryn, « L’administration Trump efface des millions de données scientifiques, la résistance s’organise », Vert éco, le 26 février 2025Graindorge, « Trump et le climat : « On revient au XIXᵉ siècle », Le Point, le 13 février 2026
mathildereymann
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
mathildereymann (16 avril 2026). Recul états-unien : la communauté scientifique et la géopolitique climatique inquiètes. Contrepoints. Consulté le 9 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/162y3


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