Mondialiser le savoir au XIXème siècle : Humboldt entre l’Amérique et l’Europe
Naturaliste prussien, installé en France et parti explorer l’Amérique latine sous domination espagnole au XIXème siècle, Alexander von Humboldt a cristallisé autour de sa personne un réseau scientifique nouveau dont la particularité est son échelle mondiale.

Alexander von Humboldt dans son bureau de travail, 1847. Source : Kupferstichkabinett, Staatliche Museen zu Berlin
En 1859, au crépuscule de sa vie, Alexander von Humboldt est au cœur d’un vaste réseau scientifique transatlantique : il reçoit chez lui près de 1600 à 2000 courriers et colis par an ; une quantité si écrasante qu’il demande publiquement à ses correspondants « des deux continents » de le « couvrir de moins d’attention »1. Dans un article de 2023 intitulé « The Apotheosis of Humboldt during the Nineteenth Century », l’historien espagnol L. López-Ocón explique la manière dont « l’apothéose » du naturaliste a structuré les rapports savants entre l’Amérique et l’Europe.
Humboldt et le réseau scientifique hispano-américain
Quand Humboldt arrive en Amérique latine en 1799, le continent n’est pas vierge d’institutions ou de structures scientifiques : pour L. López-Ocón, « son programme de recherche est inintelligible sans prendre en compte ses interactions avec les principaux projets scientifiques des vice-royautés américaines. »2 Ces administrations coloniales espagnoles avaient en effet développé leurs propres organisations de savoir sous l’impulsion de la métropole. Le roi Charles III cherchait par cette politique à « reconquérir » les colonies, à réaffirmer le contrôle de la couronne, en organisant par exemple des expéditions scientifiques3 en zones frontalières dans l’intérêt de la défense du territoire.
Humboldt n’a aucun mal à s’intégrer à ce réseau scientifique hispano-américain : au directeur du Cabinet royal d’histoire naturelle José Clavijo, qui l’avait aidé à obtenir l’autorisation de passage en Amérique à Madrid, il envoie une collection de minéraux ; à Mexico, il visite les Jardins botaniques, se rapproche des professeurs du Séminaire royal des mines et y récupère « tous les éléments nécessaires pour dessiner une carte géographique du Mexique. »4. En somme, il socialise habilement avec l’élite savante d’un continent comme de l’autre et s’appuie sur ces relations et le savoir accumulé dans leurs institutions pour mener ses propres expéditions.
Un réseau de circulation des connaissances
La notoriété du savant prussien n’est pas seulement due à son habileté sociale, puisqu’elle l’est plus encore à son habileté en matière de communication et d’écriture. La réelle contribution qu’il apporte aux sciences naturelles, à l’étude géographique de la flore par exemple, Humboldt sait d’abord l’exprimer : il séduit par son « talent rhétorique, un entrain littéraire » qui construisent « une vision holistique d’un paysage unifié », et offre à ses lecteurs des illustrations « dignes d’étude et de ravissement esthétique »5, à l’image du Tableau physique des Andes et pays voisins, publié à Paris. Mais il sait également la diffuser : il déploie une véritable « stratégie culturelle transatlantique »6, au centre de laquelle se tient sa correspondance. Il aurait eu plus de 35 000 interlocuteurs épistolaires au cours de sa vie.

Tableau physique des Andes et pays voisins, 1805. Source : gallica.bnf.fr / BNF
Il ne faut cependant pas imaginer ces échanges comme exclusivement privés : ces lettres sont souvent destinées à être publiées. Ainsi, le journal scientifique espagnol Anales de Historia Natural publie dans deux de ses numéros, en 1799 et en 1800, des extraits de la correspondance d’Humboldt à l’ambassadeur de Saxe à Madrid. Bien entendu, elle n’était pas écrite en espagnol : elle était donc traduite, ici par le professeur au Cabinet royal de minéralogie Cristiano Herrgen. La diffusion des travaux américains du naturaliste prussien s’appuyait en effet sur la contribution de ces « messagers »7, de ces porte-parole qui le traduisent, le publient et le commentent.
Une science humboldtienne américano-européenne

Alexander von Humboldt peint par Friedrich Georg Weitsch, 1806. Source : Nationalgalerie, Staatliche Museen zu Berlin
Pour les savants européens, les travaux de Humboldt modèlent un chemin géographique et méthodologique qu’ils imitent. Les naturalistes, inspirés de ses publications, émulent les méthodes quantitatives et visuelles que Humboldt a perfectionnées, et suivent ses pas de leur corps : L. López-Ocón cite à ce sujet une dizaine de chercheurs de l’Europe centrale qui mènent à sa suite des expéditions semblables sur le continent américain. Du Mexique au Chili, ils approfondissent et étendent la carte du savoir humboldtien. Après son retour, quelques-uns répondent même à l’appel du savant prussien et s’installent définitivement en Amérique. Ils y fondent des institutions d’histoire naturelle qui renforcent plus encore les réseaux scientifiques transatlantiques.
L’influence et la notoriété de Humboldt n’est pas moindre sur les citoyens du continent américain lui-même. Au cours des premières décennies du XIXème siècle, les colonies espagnoles prennent leur indépendance de la métropole les unes après les autres, et, dans cette reconfiguration géopolitique de l’Amérique latine, Humboldt contribue à redessiner celle du savoir. Il entretient une correspondance avec de nombreuses personnalités politiques de premier plan des jeunes républiques indépendantes, à l’image de Simon Bolivar, à qui il recommande le français Boussingault et le péruvien Rivero pour la création d’un Institut des sciences à Bogotá. Les savants américains reconnaissent en Humboldt une autorité intellectuelle pour leurs propres programmes de recherche : en 1859, la Société des naturalistes de Nouvelle-Grenade de Bogotá entreprend de continuer les recherches botaniques du prussien en systématisant les connaissances indigènes de leur pays ; dans les années 1880 encore, des étudiants du Séminaire des mines de Mexico choisissent de fonder leur société savante sous le nom de « Société Humboldt ».
Le « héros des sciences » à son apothéose transatlantique
L. López-Ocón n’hésite pas à utiliser le terme d’« apothéose » pour parler des honneurs rendus à Humboldt ; la reconnaissance qui lui est donnée en fait un « héros » des sciences proche du divin, auquel un quasi-culte est rendu par les savants des deux côtés de l’Atlantique. De son vivant déjà, il reçoit en 1828 de la part de ses compatriotes berlinois une médaille décorée d’un Soleil et d’une inscription latine signifiant « [il va,] illuminant la terre entière de ses rayons éclatants »8. Décédé en mai 1859, Humboldt est également considéré comme appartenant à la tradition scientifique nationale en France, puisqu’il a vécu et œuvré à Paris, et y est révéré en conséquence : dès les années 1860, La Roquette, de la Société géographique de Paris, prépare la publication de sa correspondance. Les savants américains, quant à eux, lui rendent un culte qui s’exprime par une géographie sacrée : ils visitent par exemple le château familial des Humboldt à Tegel « comme s’il s’agissait d’un sanctuaire »9.
La géopolitique du savoir se tisse de concert avec la géopolitique des États, qui participent autant qu’ils profitent de la consécration d’Humboldt. La République mexicaine accorde de nombreux honneurs au naturaliste, tel qu’en 1857, lorsque le président Comonfort décrète la fondation d’une ville nommée « Humboldt » dans l’isthme de Tehuantepec. Alors que le pays est en pleine crise politique, le président libéral Benito Juárez le fait déclarer Benemérito de la Patria et fait installer une statue en marbre du savant à l’Ecole des mines de Mexico en juin 1859, quelques semaines après sa mort, nouant encore davantage le destin du pays au mythique prussien.
Bibliographie
LÓPEZ-OCÓN Leoncio, « The Apotheosis of Humboldt during the Nineteenth Century », dans Mark Thurner et Jorge Cañizares-Esguerra (éds.), The Invention of Humboldt: On the Geopolitics of Knowledge, New York, Routledge, 2023, p.13-28.
- Lettre de Humboldt, citée dans LÓPEZ-OCÓN Leoncio, « The Apotheosis of Humboldt during the Nineteenth Century », dans Mark Thurner et Jorge Cañizares-Esguerra (éds.), The Invention of Humboldt: On the Geopolitics of Knowledge, New York, Routledge, 2023, p. 19. [↩]
- Ibid., p. 24. [↩]
- Pour approfondir sur le sujet, et notamment sur le rôle des institutions ecclésiastiques et vice-royales hispano-américaines dans ce mouvement, voir LAFUENTE Antonio et LÓPEZ-OCÓN Leoncio, « Scientific Traditions and Enlightenment Expeditions in Eighteenth-century Hispanic America », dans Juan José Saldaña (éd.), Science in Latin America. A History, Austin, University of Texas Press, 2006, p. 123-150. [↩]
- LÓPEZ-OCÓN Leoncio, art. cit., p. 23. [↩]
- Ibid., p. 15 [↩]
- Ibid., p. 16. [↩]
- Ibid., p. 16. [↩]
- “Illustrans totum radiis splendentibus orbem”, cité dans Ibid., p. 14. [↩]
- Ibid., p. 19 [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Brieuc Erre (26 mars 2026). Mondialiser le savoir au XIXème siècle : Humboldt entre l’Amérique et l’Europe. Contrepoints. Consulté le 9 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15y3v

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