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Face aux enjeux climatiques, une science hors les murs

Manifestation de Scientifiques en Rébellion, 2 mars 2024, Paris © Scientifiques en rébellion

De nombreuses initiatives scientifiques appellent à de profonds changements dans les modes de production de la science et de la connaissance depuis la dernière décennie. Ne se reconnaissant plus dans le système de la recherche actuel et dans les dynamiques économiques de celui-ci, ils appellent à sortir du cadre neutre attendu des sciences en repensant les processus propres à leur pratique.

Malgré les revendications écologiques et économiques soulevées par de nombreux chercheurs ces dernières années, le système de recherche tend à prolonger et à accentuer les dynamiques contre lesquelles certains s’érigent. Ces demandes impliquent notamment la réduction des gaz à effet de serre, un appel à la décroissance d’une industrie toujours plus polluante et la prise en compte des voix alertant quant aux crises climatiques émergentes et ne souhaitant pas mettre la recherche scientifique au service de ce qu’ils qualifient de désastre. C’est là le sujet de l’article de Léo Coutellec et Kévin Jean, intitulé « La bifurcation écologique de la recherche scientifique : une nécessité éthique et politique ».

En effet, en l’état actuel des choses, le moule actuel de la production scientifique se traduit par une réelle « économie de la connaissance », pour reprendre les termes exacts de l’article. La recherche devient ainsi un moteur de la croissance économique et de la compétitivité, au détriment des enjeux de la décroissance et de la préservation des écosystèmes. Certaines sciences accroissent d’ailleurs très particulièrement ce système de destruction productiviste, tant de par leur objet que de par leur financement – si les auteurs ne les mentionnent pas explicitement, impossible ici de ne pas songer, par exemple, aux hydrocarbures et aux énergies fossiles en règle générale qui, de par leur rareté, sont convoitées dans leur mode d’extraction mais aussi de transformation. Le champ des exemples invoquables est large et ne s’arrête pas à ce seul sujet ; usage des pesticides et retombées sur la biodiversité, pollution éternelle des eaux, etc. Or, ces recherches sont coûteuses en termes d’énergie écologiques et humaines et délétères sur le long-terme et soutenues par des organismes peu soucieux de ces conséquences.

Une science hors les murs, une science engagée

Cette question résonne avec le productivisme dans le champ de la recherche lui-même, avec la logique poussant à accumuler toujours plus de publications ou de financements, peu importe l’origine de ceux-ci – privés ou publics, éthiques ou non. Cela s’inscrit plus globalement dans le contexte des récentes alertes du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), qui est un organisme scientifique dont le but est d’évaluer l’état des connaissances concernant les dérèglements climatiques. Ces constats alarmants ont fait émerger dans les communautés scientifiques la remise en question de ce productivisme effréné. Parallèlement, la naissance de collectifs tels que Scientifiques en rébellion illustre la réponse politique faite à cette situation. En effet, ce groupe français de chercheurs mobilisés pour le climat manifeste publiquement, par diverses actions, contre l’inaction des gouvernements face au désastre climatique et mêle ainsi activité scientifique et politique. Marches et lectures de textes publiques, manifestations sonores, distribution de tracts, occupation illégale d’espaces, appel au boycott, etc., leurs initiatives sont nombreuses[1].

De nombreuses prises de mesure indépendantes en découlent, à l’instar de formations dites « hors les murs », c’est-à-dire des discussions en dehors des cadres universitaires et académiques, qui tendent à alerter le monde médiatique et citoyen quant à ces enjeux. On voit également émerger des alternatives citoyennes quant à l’orientation de la recherche scientifique – ce que l’on appelle communément science participative, avec l’implication de citoyen dans des groupes de réflexion ou d’observation sur des sujets précis – et ses objets, ainsi que des appels à la désobéissance civile. Les frontières de ces collectifs sont poreuses et constituent un mouvement plurifacette, aux articulations complémentaires et forment ensemble la partie émergée de l’iceberg qu’est la science impliquée : une science qui ne se contente pas d’exister de manière abstraite mais qui œuvre pour des causes concrètes.

L’abandon de la neutralité scientifique au profit d’une science plurielle

Tout l’enjeu de ces initiatives va être de rompre foncièrement avec l’image attendue de la neutralité scientifique et se risque à un écueil de taille ; celui d’être pris dans le paradoxe qu’une science fiable se devrait d’être neutre. Or, ces prises de position, appelant à une forme de ralentissement dans une productivité délétère écologiquement et humainement tranchent avec cette idée de science nécessaire au progrès commun. De ce fait, ces initiatives se risquent à être considérées hors-jeu. Un moyen de sortir de ce problème est de repenser la manière dont se font les sciences, à user de nouvelles dynamiques au sein de sa pratique.

De nombreuses institutions EPST (Établissement public à caractère scientifique et technologique), qui sont des organismes nationaux relevant du ministre chargé de la Recherche se joignent à ces revendications. Elles recommandent par exemple de baisser le bilan carbone. Certains journaux commencent également à soutenir les incitations à la désobéissance civile contre certaines initiatives gouvernementales délétères. L’idée est ici bel et bien de défendre une science impliquée, ouverte, participative, plurielle, fiable mais responsable.

Le chercheur, une figure d’utilité publique

Les possibilités d’ouverture nous mènent alors sur le sentier d’une réorientation écologique, permettant d’imbriquer la recherche dans l’écriture d’une nouvelle histoire de la science. Elle devient ainsi un outil d’émancipation collective. L’engagement des chercheurs à travers des collectifs et institutions autonomes est analysée par le COMETS (Comité d’Ethique du CNRS), qui pose la conclusion suivante « l’engagement public des chercheurs est reconnu pour ce qu’il peut offrir de meilleur à la société : stimuler le débat démocratique, l’enrichir de points de vue informés – qu’ils soient considérés comme progressistes ou conservateurs –, combattre la désinformation et le relativisme scientifique, favoriser une interrogation de la société sur elle-même, être propice à l’expression de propositions de toutes sortes et à la production de savoirs nouveaux de nature à relever les défis contemporains. »[2]. En d’autres termes, il apparaît aujourd’hui plus que jamais primordial de réfléchir collectivement à la manière dont doit s’articuler la recherche scientifique pour s’inscrire au mieux dans le contexte actuel – la science ayant toujours évolué en fonction du contexte dans lequel elle s’infuse, il s’agit là de la suite logique de ses applications essentielles.

Aussi, comme l’écrivent les auteurs de l’article qui nous occupe ici, « C’est à partir de l’émergence de ce mouvement au sein de la communauté scientifique que nous pouvons construire une philosophie politique des sciences impliquées capable d’accueillir et d’accompagner les déplacements éthiques et politiques nécessaires. »[3]. Ils vont jusqu’à redéfinir la science actuelle sous la bannière de « science impliquée », dont l’usage en tant qu’ « outil d’une émancipation collective » : c’est par la mise en place d’un débat publique éclairé que la science peut ébaucher une tentative d’affranchissement des biais économiques et idéologiques.


[1] https://scientifiquesenrebellion.fr/actions/

[2] Avis du COMETS sur la liberté des chercheurs à s’engager sur des sujets sociétaux et politiques

chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://comite-ethique.cnrs.fr/wp-content/uploads/2023/09/AVIS-2023-44.pdf 

[3] Léo Coutellec et Kévin Jean, volume 32, numéro 1 de la revue Natures Sciences Sociétés, 2024.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
sawsanekacher (6 avril 2026). Face aux enjeux climatiques, une science hors les murs. Contrepoints. Consulté le 9 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/160nl


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