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Les lettres pour République : échanger le savoir au XVIIème siècle

Au XVIIème siècle, les savants européens ne sont pas isolés : ils sont reliés par de solides réseaux épistolaires, au sein desquels se jouent échanges de savoirs et controverses de méthodes, âpres débats et chaleureuses recommandations. Ces lettres ne sont pas des canaux de communication privée ; elles sont « autant des liens sociaux que des textes » qui dessinent un espace public – la République des lettres –, avec un contenu, des acteurs plus ou moins centraux, et un contour.

Affiner les connaissances : échanges et controverses

Blaise Pascal gravé par Gérard Edelinck. Source : gallica.bnf.fr / BNF

Il est aisé d’imaginer que la vie scientifique européenne du XVIIème siècle s’articule autour de la publication de traités imprimés, exposant expériences, postulats et théories de leur auteur ; pourtant, les livres fonctionnent de concert avec les échanges épistolaires, qui les irriguent des idées qui s’y partagent, des polémiques qui s’y déroulent, et des réflexions qui s’y expriment. Lorsque, dans le contexte d’une violente querelle autour de l’existence du vide éclatée en Italie au début des années 1640, Blaise Pascal publie ses Expériences nouvelles touchant le vide en octobre 1647, il reçoit en réponse une lettre du père Noël – Étienne Noël –, recteur du collège de Clermont, professeur de philosophie et virulent adversaire du vide ; s’entame alors, lettres après lettres, un vif débat entre les deux érudits.

La controverse se déplace dans l’espace « semi-public »1 de la correspondance savante. Elle est suivie par un « auditoire indirect »2, un cercle de proches au sein du milieu savant, qui suivent ces échanges et peuvent servir d’intermédiaires ou de médiateurs ; ici, il s’agit du réseau du père Mersenne pour Pascal, et des Jésuites pour le père Noël. Tous assistent à l’affrontement de leurs différends : quand le père Noël, fidèle au système aristotélicien, raisonne par analogie et conçoit la nature comme un état statique qui ne varie que par violence, Pascal y lit une mécanique de rapports de forces et ne fait « aucun fondement sur les autorités »3. Cependant, ces lettres sont plus qu’une tribune, elles sont un lieu d’émergence des idées savantes : l’historien des sciences Daniel Parrochia a montré comment Pascal y avait précisé sa conception du vide comme « un milieu […] entre deux extrêmes », la matière et le néant, pour l’intégrer au reste de sa philosophie4.

Faire circuler les expériences : le vide de Florence à Rouen

Carte du réseau de circulation des expériences sur le vide entre l’Italie et la France, 1640-1648.

Les expériences, qui prennent à cette époque une importance de plus en plus grande dans l’établissement d’un fait scientifique, circulent le long de ces canaux de correspondance. Les premières expériences sur le vide ont lieu en Italie –  s’y intéressent Galilée, puis ses élèves Maggiotti et Berti, et enfin Torricelli, qui en met en évidence la possibilité à l’aide d’un bassin de mercure et d’un tube de verre. Or, il est un Français qui sert d’entre-deux entre ses compatriotes et ce groupe de disciples galiléens : le père Mersenne, religieux de l’ordre des Minimes – en 1643, il écrit par exemple une lettre « aux noms des Mathématiciens de Paris, aux amis de Galilée, en Italie »5.

C’est justement par son intermédiaire que se fait la circulation des expériences sur le vide jusqu’en France, révélant ainsi l’inscription de ce réseau savant dans les réalités économiques et sociales de son époque. Il tente d’abord de les reproduire lui-même, avec l’intendant des fortifications Pierre Petit, mais échoue faute d’un matériel suffisamment solide. Pierre Petit en parle alors à Étienne Pascal, père de Blaise, alors commissaire royal à Rouen, « sans doute la seule bonne ville du royaume, bien avant Paris, où l’expérience imaginée pouvait être entreprise valablement »6. Les verreries de la cité normande, installées depuis 1598 par une décision économique et politique du pouvoir royal, sont en mesure de répondre à la commande d’un matériel en verre d’une qualité suffisante pour reproduire l’expérience avec de l’eau et du vin, moins denses, et nécessitant un tube d’une plus grande longueur. Pour l’historien Claude Mazauric, « les conditions externes, c’est-à-dire techniques, matérielles, historiques, d’une démonstration théorique, y étaient réunies »7.

Vue de la ville de Rouen à la fin du XVIème siècle, gravée par Joris Hoefnagel. Source : gallica.bnf.fr / BNF.

Organiser la production de savoir : « l’académie de papier » du père Mersenne

Le père Marin Mersenne gravé par Claude Duflos. Source : gallica.bnf.fr / BNF.

Dans la première moitié du XVIIème siècle, ce sont les académies privées qui organisent la vie scientifique : à l’image de celle du médecin Bourdelot, sous protection des princes de Condé, elles offrent un lieu de réunion, une large bibliothèque, et parfois du matériel onéreux pour les expérimentations8 – en somme, une réalité physique au service des savants. L’académie de Mersenne est tout autre, et d’une grande originalité : elle est une « académie de papier »9 – l’essentiel de son activité se fait par la correspondance. Mersenne joue un important rôle d’intermédiaire et d’animateur de la vie savante. Il fait circuler les nouvelles publications avec ses lettres, cultive un vivier de lecteurs spécialisés capables de produire des avis éclairés, qu’il fait ensuite circuler, comme le montre une lettre de 1645 manifestant sa demande d’un « jugement sur le livre du Sr Torricelli »10 au mathématicien Roberval. La plus singulière des manières dont il dynamise la vie intellectuelle de son temps, c’est par l’usage de ce que l’historienne des mathématiques Catherine Goldstein appelle les routine controversies, les controverses ordinaires : Mersenne fait circuler des défis mathématiques au sein des membres de son académie, afin d’éprouver les méthodes et les savoirs.

Carte de localisation des correspondants de Mersenne entre 1617 et 1648 par Aurélien Ruellet (nous avons mis en évidence, en rouge, les trois espaces de plus forte densité). Source : RUELLET A., « “Le grand négociant des lettres”… », p. 279.

Il est tout aussi révélateur de tracer les contours et les limites de ce réseau : depuis la fin des années 1620, il s’étend petit à petit jusqu’à atteindre une grande partie de l’Europe occidentale. À l’origine, le père Mersenne se fait connaître en tant que polémiste anti-protestant et anti-libertins érudits ; mais lorsqu’André Rivet, professeur de théologie calviniste à l’université de Leyde aux Provinces-Unies, commence à servir d’intermédiaire avec l’une des cibles de ses attaques, il perçoit l’intérêt d’une relation à entretenir « tant pour les livres et autres choses qui concernent la littérature »11 . Mersenne abandonne ses velléités polémiques et se greffe au réseau de Rivet, et c’est là le début du développement du sien propre. Son réseau se développe alors jusqu’à relier plus de deux cents correspondants, répartis en trois aires majeures : la France, l’Italie du Nord et les Provinces-Unies. La géopolitique du continent facilite autant qu’il complique son déploiement. Les ambassadeurs et officiers de sa connaissance facilitent la circulation du courrier – ainsi, l’ambassadeur de France aux Provinces-Unies lui évite « le prix immense que les messagers mettent sur les lettres »12 en faisant passer une de ses réponses à Rivet en 1629. Les troubles militaires, au contraire, la perturbent : l’Allemagne, ravagée par la guerre de Trente Ans, l’une des plus dévastatrices de l’histoire européenne, est quasiment absente de son réseau.

 

Bibliographie :

ANGEBAULT Christophe, « Force et violence dans la polémique sur le vide entre Blaise Pascal et le père Etienne Noël (1647-1648). Une expérience critique ? », dans Luce Albert et Loïc Nicolas (éds.), Polémique et rhétorique. De l’Antiquité à nos jours, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2010.

BEGUIN Katia, Les princes de Condé. Rebelles, courtisans et mécènes dans la France du Grand Siècle, Seyssel, Champ Vallon, 1999.

GOLDSTEIN Catherine, « Routine controversies : Mathematical challenges in Mersenne’s correspondance », Revue d’histoire des sciences, vol. 66, Paris, Armand Colin, 2013.

MARONNE Sébastien, « D’une Académie l’autre. Mersenne, Roberval et quelques autres », Dix-septième siècle, 2021/3 n°292, Paris, Presses Universitaires de France, 2021.

MAZAURIC Claude, « Note sur la verrerie de Saint-Sever au temps d’Etienne Pascal », dans Jean-Pierre Cléro (éd.), Les Pascal à Rouen, 1640-1648, Mont-Saint-Aignan, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, 2001.

PARROCHIA Daniel, Météores : essai sur le ciel et la cité, Seyssel, Champ Vallon, 1997.

RUELLET Aurélien, « “Le grand négociant des lettres” : contours, évolution, et usages du réseau épistolaire de Mersenne », dans André Vauchez et Pierre Benoist (éds.), Saint François de Paule et les Minimes en France de la fin du XVe au XVIIIe siècle, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2010.

  1. ANGEBAULT Christophe, « Force et violence dans la polémique sur le vide entre Blaise Pascal et le père Etienne Noël (1647-1648). Une expérience critique ? », dans Luce Albert et Loïc Nicolas (éds.), Polémique et rhétorique. De l’Antiquité à nos jours, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2010, p. 262. []
  2. Ibid., p. 262. []
  3. Lettre de Blaise Pascal au père Noël, Ibid., p. 274. []
  4. PARROCHIA Pascal, Météores : essai sur le ciel et la cité, Seyssel, Champ Vallon, 1997, p. 105 []
  5. Lettre de Mersenne du 1er juillet 1643, citée dans MARONNE Sébastien, « D’une Académie l’autre. Mersenne, Roberval et quelques autres », Dix-septième siècle, 2021/3 n°292, Paris, Presses Universitaires de France, 2021, p. 25. []
  6. MAZAURIC Claude, « Note sur la verrerie de Saint-Sever au temps d’Etienne Pascal », dans Jean-Pierre Cléro (éd.), Les Pascal à Rouen, 1640-1648, Mont-Saint-Aignan, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, 2001. []
  7. Ibid. []
  8. BEGUIN Katia, Les princes de Condé. Rebelles, courtisans et mécènes dans la France du Grand Siècle, Seyssel, Champ Vallon, 1999, p. 363-375. []
  9. Expression de Jean-Robert Armogathe citée dans RUELLET Aurélien, « “Le grand négociant des lettres” : contours, évolution, et usages du réseau épistolaire de Mersenne », dans André Vauchez et Pierre Benoist (éds.), Saint François de Paule et les Minimes en France de la fin du XVe au XVIIIe siècle, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2010, p. 278. []
  10. MARONNE Sébastien, art. cit., p. 23. []
  11. Lettre de Mersenne à Rivet du 30 octobre 1628, citée dans RUELLET Aurélien, art. cit., p. 283. []
  12. Lettre de Mersenne à Rivet du 5 avril 1629, citée dans Ibid., p. 280. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Brieuc Erre (4 mai 2026). Les lettres pour République : échanger le savoir au XVIIème siècle. Contrepoints. Consulté le 9 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1660f


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