Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

David Cronenberg, le corps à l’épreuve de la technique

A l’occasion de la sortie de Crimes the future, je vous propose de revenir sur la vision du corps du maître du Body Horror, entre mutilation, hybridation et esthétisation de la violence.

Il y a deux ans, mon cinéma programmait une rediffusion de Crash (1996). Intrigué par l’aura du film, et adepte d’œuvres audiovisuelles controversées, je décidai de me rendre à l’unique séance proposée. Quelle claque ! Jamais un film ne m’avait mis autant mal à l’aise en salle.  Pourtant, le film avait fait naître chez moi une fascination pour l’œuvre de David Cronenberg, que j’avais sous-estimée jusque lors.  C’est donc avec la plus grande excitation que, le 25 mai dernier, je me précipitais à la première séance de Crimes of the Future, la dernière création du cinéaste. Rebelote. David – comme nous aimons à l’appeler avec une amie convertie par inadvertance il y a quelques mois – nous propose ici une œuvre-somme, ajoutant un troisième volet au diptyque technologico-artistique Vidéodrome/eXistenZ (1983/1999), poussant à leur paroxysme les thèmes de la pulsion, de la mutilation et de l’hybridation.

Interroger nos pulsions

“Surgery’s the new sex”, murmure Kristen Stewart à l’oreille de Viggo Mortensen. La pulsion transgressive est au centre du cinéma de Cronenberg. Dans chacune de ses œuvres, le cinéaste s’amuse à exposer chez le spectateur une dialectique entre dégoût et fascination morbide. Le premier est institué par les normes implicites qui régissent les usages des corps (Foucault, 1975 ; 1976). Le personnage Cronenbergien se définit par ses pulsions subversives : la domination entre un médecin et son patient (Faux-Semblants, 1988 ; A dangerous Method, 2011), la mutilation des corps (Vidéodrome, 1983 ; Crimes of the Future, 2022) ou encore son attirance pour l’anormal biologique (Faux-Semblants) ou technologique (Crash). Le spectateur est pris à parti : « Pourquoi suis-je captivé par tant d’obscénité ? » En réalité, le réalisateur exhibe une forme de dualisme dans la conception de la violence : Pour Michel Foucault, celle-ci se définit par l’annihilation de la capacité d’agir d’un corps (Foucault, 1982). Par le recours explicite à la violence – physique ou morale- le personnage s’affranchit de son expression normative et disciplinaire. Loin d’excuser la brutalité de la société, Cronenberg en décrit toutes les formes imaginables et contraint alors son public à la réflexivité.

L’humain et la machine, entre aliénation et fascination

Tout l’intérêt de l’œuvre de Cronenberg réside dans son inscription polymorphe, à la fois au sein d’un cinéma d’auteur acclamé par la critique et d’un cinéma de genre à la croisée du body horror, du thriller psychologique et de la science-fiction. De ce fait, nul étonnement à ce que l’impact social de la technologie tienne une place prépondérante dans la filmographie du réalisateur. Au fil de ses films, le canadien plaide pour une reconsidération de notre approche du progrès scientifique. Il y dresse une critique acerbe de la vision positiviste de l’industrialisation : Crash renvoie le spectateur au culte libidinal du consommateur envers l’objet technique. Le mythe du scientifique salvateur est également déconstruit : dans  La Mouche, Jeff Goldblum incarne un scientifique que  la perte de contrôle de son invention mènera à la déchéance.

After all, there is nothing real outside our perception of reality, is there?

                                                                                                   Prof. Brian O’Blivion, Videodrome (1983)

 C’est toutefois dans le diptyque Vidéodrome/eXistenZ , récemment complété par Crimes of the Future, que le rapport de l’humain à la technologie est décrit de la manière la plus prégnante. Les trois films ne sont pas liés par une unité scénaristique, mais par un concept commun. En effet, chacun dresse une métaphore des travers d’une technique de communication en expansion à son époque respective. Dans Vidéodrome, c’est l’aliénation provoquée par le développement de la télévision de masse e qui est critiquée. Sa suite spirituelle, eXistenZ, s’atttaque au medium vidéoludique, et plus largement à la question de l’avènement d’internet. Les deux métrages mettent en évidence des questionnements au sujet de la notion de réalité : avec l’hégémonie des technologies de communication, comment distinguons-nous le réel du fantasmé ? Les « pods » organiques d’eXistenZ, que les personnages utilisent pour voyager à travers le monde virtuel, nous donnent la réponse du réalisateur : seul notre corporéité nous permet de faire la différence. Dans le dernier opus, Cronenberg interroge l’utilisation des objets connectés dans le domaine de la santé : le lit du personnage principal est capable d’analyser tous les paramètres vitaux du sujet, se substituant ainsi à la douleur rendue inexistante par l’évolution. L’humain est il alors assisté ou augmenté ? Cyborg ou  Organorg ? (Hoquet, 2021)

Aux frontières de l’humanité

« Dans les fictions d’équipés, l’équipement sauve et menace à la fois ; il rend possible et limite ; il élargit le champ du possible et le referme aussitôt »

Thierry Hoquet, Les Presque Humains, 2021, p.255

Comment caractériser le personnage-type de Cronenberg ? Monstre ? Cyborg ? Créature anormale, hybride ou  difforme ? Est-il même humain ? Dans une perspective presque Harawayenne, le cinéaste s’amuse à montrer au spectateur la porosité de la frontière qui sépare l’humain du monstrueux. Le protagoniste, tantôt symbionte homme-mouche (La Mouche), tantôt cyborg assorti d’une prothèse (Crash), est marginalisé en raison de son anormalité physique ou mentale (Spider, 2002  ; A history of violence, 2005).

  Parmi tous les « presque-humains » (Hoquet, 2021), que décrit Cronenberg, deux figures reviennent avec récurrence. Le mutant est  victime d’une évolution dégénérative à l’instar de Claire Niveau dans Faux-Semblants ou de Tenser dans Crimes of the Future, dont le corps crée de nouveaux organes à tout va. L’autre être qui hante le cinéma du canadien est l’augmenté, l’être humain outillé. Le cinéaste questionne le transhumanisme : l’équipement va-t-il jusqu’à couper l’être de sa propre réalité (eXistenZ) ? Quelle est la limite entre Cyborg – l’être en conflit dialectique avec sa prothèse- et Organorg -l’être réconcilié avec celle-ci – (Vidéodrome) ? Enfin, quelle est la pertinence de cette augmentation : à travers le cas du danseur aux oreilles greffées (Crimes of the future), Cronenberg nous invite à réfléchir à l’utilité effective des améliorations techniques qui s’insinuent discrètement dans nos vies.

Conclusion

Pour sûr, David Cronenberg n’est pas un cinéaste accessible. Sa propension à prendre son temps et à refuser le rythme effréné de l’horreur mainstream refroidira certainement les afficionados du cinéma gore de bas étage. A l’inverse, la violence apparente de son propos tiendra éloignés les amateurs de drames d’auteurs traditionnels. Pourtant, malgré la dialectique entre cinéma de genre et dimension intellectualisante exacerbée, l’œuvre de ce génie du septième art questionne intensément notre corps, notre esprit, nos rapports à la technologie, à la violence, à la sexualité ; elle mérite d’être découverte, étudiée, aimée, mais également viscéralement rejetée.  Il est difficile d’aimer Cronenberg dès la première rencontre : il nous tourmente, nous éprouve ; mais avant tout, il bouscule nos préconceptions et nos a priori  sur l’humain, la technique et la réalité.

Corpus Filmique

– Videodrome, D. Cronenberg, 1983, Canada, 87min

– The Fly (La mouche), D. Cronenberg, USA, 1986, 95min

– Dead Ringers (Faux-semblants), D. Cronenberg, Canada/USA, 1988, 115min

– Crash, D. Cronenberg, Canada/Royaume-Uni, 1996, 100min

– eXistenZ, D. Cronenberg, Canada/Royaume-Uni/France, 1999, 96min

-Spider, D. Cronenberg,Canada, 2002, 98 min

-A History of Violence, D. Cronenberg, Canada, 2005, 96 min

-A Dangerous Method, D. Cronenberg, Canada, 2011, 99 min

– Crimes of the Future, D. Cronenberg, Canada, 1970, 107min

Biblidographie

Cardon, Peggy. « La mutation fantasmée : le cas Cronenberg ». Critique, vol. 709710, nᵒ 6, 2006, p. 580‑90.

Foucault, Michel (1926-1984). Dits et écrits, 1954-1988. II, 1976-1988. 2001.

Foucault, Michel (1926-1984). Histoire de la sexualité. 1, La volonté de savoir. 1976.

Foucault, Michel (1926-1984). Surveiller et punir : naissance de la prison. 1975.

Hoquet, Thierry (1973-). Les presque humains : mutants, cyborgs, robots, zombies… et nous. 2021.

Laguarda, Alice. « Post-humain et inventions de soi dans la création contemporaine ». Chimeres, vol. 75, nᵒ 1, 2011, p. 145‑58.

Nathan Kraemer
Nathan Kraemer

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Nathan Kraemer (15 septembre 2022). David Cronenberg, le corps à l’épreuve de la technique. Contrepoints. Consulté le 9 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/rafa


Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.